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Comptes-rendus de lecture d'ouvrages sur la Résistance

Comptes-rendus de lecture

La Fondation a lu pour vous des ouvrages individuels ou collectifs (colloques) sur la Résistance. Ces comptes rendus de lecture couvrent tous les genres : journaux personnels ou souvenirs de résistants, biographies, études sur un réseau ou un mouvement, synthèse sur une région ou un aspect de la résistance (renseignement, presse clandestine, lutte armée, sauvetage des Juifs, etc), livres portant sur d’autres aspects de la période (défaite, occupation, Vichy, opinion, répression, déportation, épuration, mémoire).

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Vie et mort de Poil de Carotte. Robert Lynen, acteur et résistant. 1920-1944
François Charles
Strasbourg, Edition La Nuée Bleue, 2002, 220 pages

En cette année où le Concours national de la Résistance et de la Déportation porte sur l'engagement des jeunes dans la Résistance, l'ouvrage de François Charles, consacré à un des " jeunes résistants " les plus célèbres, tombe à pic. Sacré enfant prodige du cinéma français à 12 ans, pour son incarnation du héros de Jules Renard dans l'adaptation de Duvivier, Robert Lynen connaît un destin héroïque et tragique pendant l'occupation : il s'engage dès 1940 dans l'action clandestine à Marseille, puis devient agent du réseau Alliance de Marie-Madeleine Fourcade. En 1943, son destin bascule : il est arrêté en même temps que tout le secteur marseillais du réseau, torturé, transféré en Allemagne, condamné à mort et exécuté en avril 1944.

Le grand mérite de cette biographie - la première qui lui soit consacrée - est de nous donner les clés pour comprendre ce parcours exceptionnel. Non pas que son itinéraire résistant le soit : d'autres jeunes de son âge, comme Philippe Viannay ou Serge Ravanel, se verront confier des responsabilités nationales dans les organisations clandestines, sans commune mesure avec ce que l'on sait des activités somme toute " ordinaires " de l'agent de liaison Lynen : recueil de renseignements sur l'occupant, transport de courrier et d'émetteurs-récepteurs, recrutement . Mais au coeur de ce destin émouvant, il y a la question de l'engagement, un engagement remarquable par sa précocité.

Question classique pour les premiers rebelles de 1940, qui n'étaient qu'une poignée : comment trouvèrent-ils en eux-mêmes les ressorts moraux pour s'extirper du découragement général ? Elle se pose doublement dans le cas d'un " enfant vedette " du cinéma d'avant-guerre - le film de Duvivier avait eu un succès international, des " clubs de fans " s'étaient constitués au Japon ! - dont la carrière était encore en devenir.

Après le tournage de deux autres rôles d'enfant (Le petit roi, Sans famille), Robert Lynen, entré dans l'adolescence, n'avait pu décrocher que quelques premiers rôles dans des films très secondaires, excepté peut-être Le Petit Chose de Maurice Cloche, et des apparitions fugitives dans deux oeuvres majeures (La Belle Equipe, Carnet de Bal). L'occupation pouvait lui offrir - elle le fit pour toute une nouvelle génération d'acteurs - l'opportunité de se faire une place au soleil, en profitant de la soif de divertissement des Français obsédés par les pénuries, de l'appel d'air créé par l'exil ou l'exclusion de talents déjà consacrés, et, éventuellement, des contrats juteux de la firme allemande Continental. Qu'est ce qui le poussa donc à refuser tout (hormis le tournage épisodique de deux films mineurs, non financés par les Allemands) et à risquer sa vie ?

L'explication tient beaucoup à l'histoire si singulière de la famille Lynen. Placée en apparence sous le signe d'une " vie de bohême " à l'écart des réalités de l'époque, elle se révèle à l'examen porteuse d'expériences complexes, profondes et fortes qui ont certainement préparé le jeune homme à affronter le choix majeur de son existence.

Son père, d'origine alsacienne, a lâché le dessin industriel pour parcourir l'Europe à pied en peignant. En 1905, il s'est embarqué pour les Etats-Unis, où il a rencontré l'âme soeur, Mildred, aussi artiste (chant et piano) et voyageuse que lui. Après cinq ans de pérégrinations à deux, ils ont eu la chance de se lier d'amitié avec un riche héritier de la même trempe qu'eux - indifférent à l'argent et amoureux fou d'art - Charles-James Onimus. Hébergés dans une des villas d'Onimus sur la Côte d'Azur, vivant de vente de tableaux et de leçons de piano dans un milieu mondain et artiste, ils ont eu deux premiers enfants, Edgar et May.

L'amitié du trio repose sur des choix de vie profonds. En 14, Lynen-père et Onimus assument tous deux la même option antibelliciste : l'un se fait réformer et essaye de travailler avec la Croix-Rouge, l'autre s'engage comme infirmier. Après la guerre, les Lynen abandonnent sans état d'âme la vie mondaine pour élever des chèvres et des vaches dans une ferme jurassienne à Nermier, qu'Onimus met à leur disposition. C'est là que Robert passe les trois premières années de sa vie, au contact étroit de la nature ; et son éducation restera singulière, même après le retour de la famille à Paris. Lynen-père s'est résolu à lâcher partiellement sa peinture pour le dessin industriel, afin de faire vivre sa famille, mais Robert n'ira pas à l'école avant 9 ans, sa mère assurant son apprentissage.

On ne peut s'empêcher de penser que les choix personnels des parents, cette façon d'être indifférent à la position sociale, d'accepter un sort matériel favorable ou non, pourvu qu'il laisse entière la liberté de s'adonner à ses passions, ont infusé très tôt chez Robert. Recruté par hasard pour Poil de Carotte (il venait d'être inscrit par sa mère à l'Ecole des Enfants d'artistes et n'avait jamais rien tourné), il semble avoir vécu sa carrière cinématographique d'enfant prodige avec un détachement total, exempt de tout cabotinage. Qu'on en juge par ce dialogue avec Louis Jouvet, qui fut son partenaire en 1938 : " Tu le sais mon petit Robert, que tu es mauvais comme une vache ? - Oh oui, m'sieur Jouvet. - Et tu t'en fous ? - Oh non, m'sieur Jouvet, mais moi, le cinéma, ça ne m'amuse pas. Ce que j'aime, c'est le camping ".

L'anecdote, rapportée par le scénariste Carlo Rim, n'est pas anodine ; ses anciens amis témoignent de la distance récurrente qu'il affichera à l'égard du métier d'acteur, en dépit d'un talent naturel évident. Robert se cherche vraiment : à 16 ans, au moment où un premier rôle au théâtre lui était proposé, il a essayé de fuguer pour s'engager comme mousse sur un bateau à Rouen. L'incertitude sur son être profond s'aggrave des deux drames familiaux sous le signe desquels il a grandi. En 1925, Edgar,le frère aîné, est mort d'une blessure au genoux mal soignée. Dix ans après, c'est son père qui s'est suicidé, sans doute désespéré de commencer à perdre la vue et de rencontrer d'éternels problèmes d'argent.

C'est dès lors son beau-frère Pierre Henneguier, marié à May, qui joue un peu le rôle de chef de famille et, vis-à-vis de lui, de frère aîné. Henneguier a entretenu chez Robert le goût familial de la nature et des voyages, en l'emmenant camper et canoter " sur toutes les rivières de France ". Mais c'est aussi lui qui l'a ramené de Rouen, au moment de sa tentative de fugue. Enfin, Henneguier est, à la veille de la guerre, journaliste à Ce Soir, le quotidien d'Aragon, soutien de l'Espagne républicaine.

Que son beau-frère soit pour Robert un inspirateur ou un modèle devient évident pendant la campagne de France. Robert veut les suivre dans le corps franc où Henneguier s'est porté volontaire - en vain, évidemment, vu son âge. Aussi quand, après l'armistice, Henneguier rassemble quelques amis à Marseille pour " faire quelque chose ", Robert veut tout de suite en être.

Au début, on tâtonne : grâce à un ami banquier, le petit groupe crée Azur-transport, une société de transport par camions, qu'il espère bien faire servir à des activités clandestines. Le groupe parvient à camoufler des armes, fait passer des renseignements au père de l'un d'eux, René Gimpel, lié au réseau polonais F2, diffuse la feuille clandestine Les petites Ailes du mouvement " Libération Nationale ", que Maurice Chevance lui a fait connaître. Tout se passe encore dans une sorte de semi-clandestinité : l'atmosphère anesthésiée de la zone libre encourage à peu cacher ses sympathies, par désir de rencontrer enfin d'autres rebelles autant que par provocation.

L'année 1941 est un tournant pour Robert : après avoir été appelé aux Chantiers de Jeunesse au printemps, il choisit à l'automne de faire partie des tournées théâtrales de Jean-Pierre Aumont. Raisons économiques, d'abord : Azur-transport est peu rentable. Peut-être aussi perçoit-il que l'initiative d'Henneguier a atteint ses limites, y compris sur le plan de l'organisation et de l'activité clandestine ? En décembre 1941, il apprend l'arrestation de son beau-frère et le démantèlement de son groupe ; il interrompt aussitôt sa tournée. Henneguier sera rapidement libéré, mais entretemps, Robert aura tiré, tout seul, la leçon de cette première période. Il saisit l'opportunité que lui offre le réseau Alliance, conscient d'intégrer désormais une organisation clandestine structurée, reliée directement à Londres et capable de l'employer à de multiples missions sur tout le territoire.

Chacun des deux amis suivra désormais séparément le destin qu'il se sont choisi, en pleine connaissance de cause. Celui d'Henneguier l'amènera à réussir en 1944 certains des plus importants sabotages de la région parisienne, à la tête des groupes francs du Délégué militaire Rondenay. Celui de Robert Lynen le conduira jusqu'à la mort, après l'avoir sans aucun doute révélé à lui-même.

Bruno Leroux