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La Rsistance franaise, une histoire prilleuse


Laurent Douzou
Paris, Edition du Seuil, collection Points-Histoire, 2005

Ce premier essai dhistoriographie de la Rsistance parat directement en poche dans une collection de rfrence marque notamment par la parution, en 2004, de Penser la Grande Guerre, dAntoine Prost et Jay Winter. Lvolution retrace par Laurent Douzou nest pas sans point commun avec ce dernier ouvrage, dans la description des transformations de lcriture de leur objet dtude. Car, pour lune comme pour lautre des deux guerres mondiales du XXe sicle, les vingt dernires annes ont t marques par largissement des perspectives vers une description des  socits en guerre  o combattants et rsistants sont dsormais analyss dans leur relation avec le reste du corps social et en tant que  micro-socits .

Cependant, sil y a un dbat commun ces deux historiographies, cest la question rcurrente du statut du tmoignage, immdiatement pose par les historiens et les acteurs eux-mmes devant la floraison des souvenirs parus ds la fin de chacun des conflits, mais qui continue diviser les historiens. En mme temps quil livre une mine dinformations pour  lhonnte homme  dsireux de trouver des repres solides dans le ddale des publications sur la Rsistance, louvrage de Laurent Douzou apporte avant tout une contribution essentielle la clarification de ce dbat


Le lgendaire, comme le rappelle dabord lauteur, est constitutif de lhistoire mme de la Rsistance, y compris pour ses acteurs les plus pris de rigueur historique: si lagrg dhistoire Brossolette compare Londres ses camarades morts aux hros dHomre, ce nest pas un pur effet de propagande. Comme la  belle mort  des hros grecs, la mort des Rsistants a pour leur camarades un sens moral, qui implique que les motivations et les actes de ceux-ci doivent tre connus et proclams, parce quils participent de la constitution dune lite. On songe lexpression du rsistant Henri Frenay dans Combat (janvier 1943) :  Les hommes se jugent leur valeur morale, sur lidentit entre leur parole et leurs actes . Pour nombre de rsistants, leur engagement, authentifi par le risque de la mort, est vcu comme le creuset dune relve destine pallier la faillite des lites traditionnelles en 1940.  Cependant, ceci nempche pas ceux qui veulent narrer ds cette poque lexprience rsistante (Kessel, Char) dexprimer la difficult de dcrire un phnomne qui peut prendre la forme dun  hrosme  au quotidien ou collectif, de rendre compte aussi du bonheur paradoxal procur par la densit de la vie clandestine, incomparable au temps de paix  (cf. limage dune  paradisiaque priode denfer  employe par Jacques Bingen).


Cette vision initiale dune dette assumer, dune histoire utile la Nation, mais aussi dun dfi mthodologique explique quaprs la Libration, la Rsistance soit au premier plan des mthodes dlaboration dune histoire du temps prsent prnes par le Comit dhistoire de la Guerre. Prsid par Lucien Febvre, assist dHenri Michel, celui-ci pilote notamment la mise en place dun rseau de correspondants dpartementaux, une campagne de recueil de plus de 1 500 tmoignages pendant prs de dix ans, une campagne plus long terme de prservation et de collecte de documents.

Ayant expriment cette tape qui consistait en fait  inventer  les sources dune histoire future, le Comit nhsite pas non plus encourager ds 1955la rdaction de travaux universitaires,  contre les rgles de distance temporelle en vigueur dans luniversit, et les confier des historiens ayant appartenu la Rsistance (la collection  Esprit de la Rsistance  aux PUF) tout en incitant des tudiants sy lancer.


En dduire de cet appel constant aux acteurs eux-mmes que le Comit ait entrepris de faire une  histoire pieuse  serait donc faire une erreur profonde de perspective. Cest Febvre,  chef de file de lcole des Annales, qui incite les acteurs et les tmoins de loccupation prendre la plume, pour  donner leur version des vnements , se mfiant par avance dune histoire qui serait labore uniquement froid par les gnrations futures ! Et de fait, force est de constater que les tmoignages recueillis par le Comit continuent dtre une source irremplaable pour les tudes les plus rcentes sur la Rsistance.  Par ailleurs, il est frappant de voir que les historiens-rsistants du Comit eux-mmes ont eu subir les reproches de leurs camarades,  qui ne se reconnaissaient pas dans une histoire  dessche . De fait, pris entre la parole des tmoins et les exigences de lUniversit, cest plutt un ultra-positivisme que traduit linitiative la moins fructueuse du Comit, ltablissement dune chronologie nationale des faits de Rsistance, condamne limpasse par manque de rflexion pralable sur la dfinition mme de la Rsistance.


Si lhistoire de la Rsistance a considrablement volu depuis les annes 1970, cest pour des raisons trs htrognes. Certes, il y a la disponibilit trs progressive des archives : la loi de 1979 a reprsent le palier le plus important ce de point de vue ; le retard pris par lhistoire des rseaux rattachs au BCRA et, plus forte raison, au SOE ou lIS britannique, lui est largement d. Mais le changement progressif de perspective intgrant lhistoire sociale et culturelle, commun, on la vu, ltude des deux guerres mondiales, est un facteur aussi dcisif pour expliquer le renouvellement des problmatiques. Cest lui qui explique, par exemple, la multiplication dtudes collectives sur les femmes, les trangers, les Juifs dans la Rsistance, prsents en tant quindividus dans lhistoriographie antrieure. Cest lui surtout qui a permis, aprs la remise radicale en question, dans les annes 1970, du mythe de  lesprit de Rsistance  des Franais,  de parvenir une analyse dynamique de la relation entre la Rsistance et les Franais, tenant compte des reprsentations et comportements spcifiques un rgime doccupation et des besoins des organisations clandestines.


Enfin, parler de passage  de la mmoire lHistoire  est caricaturer le rle singulier des acteurs dans cette historiographie. Leur discours na t ni lnifiant ni immuable, mais celui dacteurs conscients de jouer leur rle ncessaire dans une histoire amene voluer : les divisions internes la Rsistance nont pas t occultes (des mmoires du colonel Passy aux ouvrages dHenri Nogures), de nouveaux tmoignages ont jou un rle dcisif dans les tournants historiographiques (quon songe la parole libre des communistes Pannequin et Tillon), la conscience chez les rsistants de la difficult de comprendre leur propre exprience est assume et intgre leur rcit aussi bien chez un Jean Cassou dans les annes 50 que chez un Philippe Viannay trente ans plus tard.


Surtout, le renouvellement rcent de lhistoriographie de la Rsistance est en partie d des acteurs devenus historiens : Daniel Cordier et Jean-Louis Crmieux-Brilhac. Bien plus, Laurent Douzou relve le nouveau type dcriture luvre chez certains enfants de rsistants (Waysand, Aude Yung de Prvaux, Franois Maspro), qui font de lenqute familiale une qute identitaire, nourrie de lhistoriographie savante. Le monopole futur dune histoire  froide  sur ce que qui continue tre un phnomne peut-tre aussi dcisif pour lidentit nationale que la Rvolution Franaise est sans doute une illusion.

Bruno Leroux

 

Fondation de la Rsistance . Droits rservs