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La guerre secrte des espions belges 1940-1944


Emmanuel Debruyne
Bruxelles, Edition Racine, 2008, 394 pages

La résistance belge est surtout connue en France par le biais de réseaux implantés sur notre territoire. Il existe une bibliographie française concernant notamment les réseaux de renseignement Zéro-France[1], Coty[2] et Reims-Noël[3], dans une moindre mesure certaines filières implantées près de la frontière entre les deux pays (groupe de Roubaix rattaché ensuite au réseau Ali-France, ligne Dragon dans les Ardennes[4]) sans parler des mentions, au fil des monographies locales, des relais d'organisations clandestines belges comme la ligne d'évasion Comète.  On sait moins qu'à l'image des principales filières d'évasion belges qui passent par la France les centrales successives de transmission du courrier produit par la résistance belge sont situées à Grenoble en 1942, puis à Paris en 1943. La quasi-totalité des opérations aériennes d'enlèvement de courrier s'effectue depuis la France, y compris les spectaculaires « mail pick-up » (ramassage de courrier au vol par un avion) réalisés par le réseau Delbo-Phénix[5].

La parution de cette synthèse sur les réseaux de renseignement belges, issue d'une thèse de doctorat,  est l'occasion de rappeler l'avance prise par nos voisins dans l'historiographie de l'univers des réseaux - aidés, il est vrai, par le fait que les dossiers de leurs agents ont été remis par la Sûreté de l'Etat belge au  principal centre d'études sur la Seconde Guerre mondiale en Belgique, le CEGES.  Outre les liens fonctionnels établis avec la France,  l'histoire de ces réseaux permet aussi d'appréhender une spécificité majeure de la Résistance en Belgique : l'héritage de la première occupation, en 14-18, et de sa mémoire.

Le renseignement pratiqué par des non-professionnels n'est pas une nouveauté en Belgique comme il l'est en France en 1940.  Emmanuel Debruyne rappelle en effet que les quelque 40 réseaux de renseignement belges créés entre 1940 et 1944, impliquant 21000 personnes dont 1800 français, ont été précédés pendant la Grande Guerre par plus de 200 réseaux. De plus, la mémoire de cette première expérience du renseignement a été entretenue dans l'entre-deux-guerres, notamment  à travers toute une littérature faisant la part belle à quelques figures héroïsées comme Gabrielle Petit. L'influence de cette mémoire sur les engagements des résistants belges est abondamment attestée - y compris chez des créateurs de grands réseaux comme Henri Bouriez (réseau Sabot)  et Walthère Dewé (réseau Clarence).

La sociologie comparée de ces réseaux belges des deux conflits mondiaux est d'ailleurs un des aspects les plus passionnants de l'ouvrage, en particulier en ce qui concerne les femmes.  Si leur taux de participation aux réseaux en 1940-44 paraît voisin de ce qu'on relève en France (16,4%),  ce  taux était bien supérieur en 14-18 (25%). Du coup le comparatif femmes/hommes, habituellement invoqué pour faire de la période 40-44 un moment décisif de croissance de leur implication dans la vie publique, pourrait plutôt renvoyer, dans le cas belge, à l'effet mobilisateur sur l'engagement masculin du traumatisme subi en mai 1940 (le désastre de la « guerre des Dix-huit jours »)[6].  Ceux qui ont participé à cette campagne sont en effet surreprésentés dans les réseaux, où l'âge moyen (36 ans) est classiquement plus élevé que chez les combattants de la lutte armée, vu l'importance de l'insertion sociale pour ce type d'action. Les plus âgés, qui ont déjà vécu la première occupation, sont souvent à l'origine des premiers noyaux, et parmi eux parfois des « anciens » des réseaux de 14-18. Walthère Dewé, ancien de La Dame Blanche (fameux réseau de la Grande Guerre), crée en 40 le réseau Clarence avec certains de ses camarades. De plus, parmi la centaine d'individus constituant les anciens des réseaux de 14-18, on retrouve un tiers de femmes ; c'est un indice supplémentaire que l'engagement de la première guerre a été vécu comme un moment profondément valorisant par les femmes.

Le souvenir de 14-18 permet aussi de mieux apprécier  une spécificité majeure de la Résistance belge, à savoir la coupure linguistique - qu'on retrouve dans la sociologie de ces réseaux. En effet, les néerlandophones sont sous-représentés (14 à 20% des agents alors qu'ils représentent 52,6% de la population). Or, cette sous-représentation est bien plus flagrante encore parmi les anciens combattants de la Grande guerre - qui dans la population sont aux deux tiers flamands.  L'auteur rappelle à ce sujet que la presse clandestine flamande convoque bien moins l'héritage de 14-18 que la presse wallonne.  Ces traits confirment l'étendue du fossé créé entre les deux communautés entre les deux guerres, et l'indifférence voire la rancœur des Flamands à l'égard de la Belgique pour laquelle ils se sont battus.

D'autres différences avec la France proviennent évidemment de la situation différente des deux pays après la défaite. Les pionniers de la Résistance belge collectant spontanément du renseignements cherchent à travailler directement avec les Britanniques.  Car ils sont à l'image d'une opinion pro-britannique mais initialement hostile au gouvernement Pierlot exilé à Londres, symbole d'une classe politique discréditée, et qui n'envoie d'ailleurs pas d'agents de la Sûreté reconstituée avant juin 1941[7]. Le mythe d'agents du SIS britannique déjà présents partout dans le pays est alors très répandu..  Mais au premier semestre 1941,  les premiers essais d'implantation de l'IS (Martigny-Daumerie, Tulipe, Willillams) sont démantelés.

Un accord entre la Sureté belge et le SIS en août 141 permet de commencer à établir des liaisons régulières au bénéfice du gouvernement belge en exil, dont l'aura remonte au fur et à mesure que s'amenuise le crédit du roi, qui ne sort pas de sa réserve malgré le poids croissant de l'occupation. En 1942 les grands réseaux de renseignement arrivent à maturité pour parvenir à un effectif de 10 000 agents en activité simultanée en 1943, seuil qui ne sera plus jamais abaissé en dépit des coupes sombres de la répression[8]. Au centre du dispositif, le réseau Zéro est un véritable organe de liaison politique entre le gouvernement en exil et le territoire belge ; par lui transitent notamment les efforts de réconciliation entre Londres et le roi, mais aussi les documents économiques sur la situation du pays qui permettront de préparer la réforme monétaire de 1944 et de faire avancer les négociations aboutissant à convention douanière entre Belgique, Hollande et Luxembourg (le « Bénélux ») en septembre 1944.

Le renseignement militaire est plutôt l'apanage d'autres grands réseaux tel Luc-Marc - le plus gros transmetteur de renseignements avec 500 pages de rapports hebdomadaires envoyés entre août 1942 et juillet 1944). Parmi les archives rarement disponibles en matière de renseignement et qu'utilise Emmanuel Debruyne, il faut noter - alors que les archives du SIS britanniques restent  inaccessibles -  les commentaires transmis par l'IS à la Sûreté sur la qualité des renseignements transmis par les réseaux belges : on dispose d'une série continue de  ces appréciations, de juillet 1942 à août 1944 : 8,3¨% des renseignements sont jugés excellents, 77,4% utiles, 14,3% peu ou pas utiles. D'autres développements de l'ouvrage recoupent les remarques faites par Sébastien Albertelli à propos du BCRA[9] sur la psychologie de ces agents de renseignement, leur rapport avec « Londres » et avec la population. Le prestige immense accordé à l'agent parachuté dans les premiers temps se cumule avec des récriminations croissantes des réseaux eux-mêmes vis-à-vis de leur état-major londonien en 1942-1943, que le flux d'agents dans les deux sens permet cependant de limiter.

Le livre d'Emmanuel Debruyne fourmille d'aperçus sur cet univers du renseignement  encore mal connu : sur sa dimension politique, car malgré l'apolitisme revendiqué par les membres des réseaux, celui-ci recouvre en fait une proximité plus ou moins grande avec le gouvernement en exil (les plus tournés vers le renseignement militaire sont en fait souvent les plus réticents à son égard) ; sur sa dimension anthropologique aussi. On pense par exemple au témoignage d'un chef de réseau, André Rostenne, sur sa préférence pour le recrutement d'hommes en charge de famille. Il les juge plus prudents dans leur comportement et ayant des mobiles « moins égoïstes, plus sociaux, plus tournés vers les autres que vers un souci d'épanouissement personnel » (autrement dit, moins portés par le goût de l'aventure que les célibataires) . Il reste encore beaucoup à connaître dans ce domaine, notamment sur les rapports hiérarchiques au sein de ces organisations « militarisées ». Mais cette étude montre, s'il en était besoin,  tout l'intérêt d'une mise en relation des historiographies des résistances européennes, à plus forte raison dans le cas d'un pays partageant le même régime d'occupation et la même expérience antérieure que le Nord de la France.

 Bruno Leroux

 

[1] Françoise Rosenzweig-Leclère, «La composition d'un réseau : Zéro-France », Revue d'histoire de la Deuxième Guerre Mondiale, n°61, janvier 1966.

[2] Pierre Fugain, Ici l'ombre. Historique et action de Coty, Grenoble, CRDP de Grenoble, 1971.

[3] Jean-Philippe Meyssonnier, Le réseau Gallia 1943-1944, DEA, Institut d'Etudes Politiques de Paris, 1994. Gallia absorbe Reims-Noël en 1943.

[4] « Les Vieux Moulins de Thilay, haut lieu de la résistance ardennaise. Journal de M. Fontaine présenté par Eva Thomé », Les cahiers ardennais n°18, , Editions de la Société des Ecrivains Ardennais, 1969 (2e édition).

[5] Sur ce réseau voir notammentMichel Chaumet et Jean-Marie Pouplain, La Résistance en Deux-Sèvres, Parthenay, Geste Editions, 1994

[6] Luc, le nom d'un des grands réseaux belges, lui a été attribué par son fondateur, Georges Leclercq, en souvenir de son fils tué au combat en 1940

[7] Au total, la Sûreté enverra 97 agents sur le continent.

[8] Les agents qu'elle touche le plus sont les chefs des réseaux et les opérateurs radio.

[9] Sébastien Albertelli, Les services secrets du général de Gaulle. Le BCRA 1940-1944, Perrin, 2009.