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Clichés authentiques couvrant la Seconde Guerre Mondiale

Autour d'une photographie

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Questions autour des traces photographiques de la commémoration du 11 novembre 1943 à Bourg-en-Bresse.
Frantz MALASSIS
Roger Lefèvre
Roger Lefèvre
Roger LefèvreColl. Musée de la Résistance nationale-Champigny-sur-Marne

Immédiatement après la défaite de 1940, en zone Occupée, parmi les toutes premières mesures édictées par l'occupant, figure l'interdiction de célébrer le 14 juillet 1940. Les nazis manifestèrent ainsi leur volonté d'anéantir toute référence à la Révolution française en s'attaquant à l'un de ses principaux symboles. Déjà en 1933, Joseph Goebbels écrit dans son livre La révolution des Allemands (1) :     « L'an 89 sera rayé de l'histoire » affirmant ainsi son aversion pour les acquis de la Révolution et pour les valeurs démocratiques de la Déclaration des droits de l'homme. Mais c'est dans le Paris meurtri de l'hiver 1940 que sera affichée avec le plus de virulence cette haine de la Révolution française. Dans son discours prononcé le 28 novembre 1940 à la Chambre des députés, le théoricien nazi Alfred Rosenberg déclare «L'époque de 1789 touche à sa fin. Elle a été vaincue sur les champs de bataille des Flandres, du nord  de la France et de Lorraine, cette époque qui, bien que pourrie, voulait encore déterminer le sort de l'Europe.» (2)

Le régime de Vichy, de son côté, ne demeure pas en reste. Peu à peu, il escamote la célébration du 14 juillet et raye d'un trait de plume la devise héritée de la Révolution française « Liberté, Égalité, Fraternité » pour lui substituer celle de la Révolution nationale : « Travail, Famille, Patrie ». Les bustes de Marianne, symbole trop voyant de la République sont bientôt remplacés dans les mairies par des bustes du maréchal Pétain.

Combattant pour la libération de la France et le rétablissement de ses libertés fondamentales héritées de la Révolution française, la Résistance va très rapidement mobiliser cette période fondatrice de notre Histoire nationale. Les références aux épisodes marquants de la Révolution française ne vont pas manquer d'inspirer la Résistance par le biais notamment de sa presse clandestine. Les dates du 14 juillet et, dans une moindre mesure, du 20 septembre, anniversaire de la victoire de Valmy servent durant toute l'occupation à mobiliser l'opinion publique et à faire prendre conscience aux Français des menaces que représentent les nazis et Vichy pour la Nation.

Les manifestations du 11 novembre 1943, un peu partout en France, mettent, elles, l'accent sur l'unité nationale qui a permis la victoire de 1918. Pour ce qui est de l'Ain, Yves Martin précise que : « Dans toutes les localités du département, les monuments aux morts sont honorés de gerbes (...). À Nantua, trois cents personnes défilent devant le monument aux morts et entament la Marseillaise. » (3). On sait qu'à cette occasion une véritable opération de contre-propagande est organisée par Romans-Petit, chef des maquis de l'Ain, à Oyonnax : le défilé du maquis vers le monument aux morts, où les maquisards déposent une grande gerbe de fleurs en forme  de croix de Lorraine (portant cette inscription « les vainqueurs de demain aux vainqueurs de 1914-1918 »), fait l'objet d'un reportage filmé et de photos diffusées dans la presse clandestine. Bourg-en-Bresse n'est pas en reste : les drapeaux alliés flottent au sommet de l'église Notre-Dame (5). Cependant, une autre manifestation patriotique, a eu lieu dans la nuit du 10 au 11 novembre 1943. Malgré les patrouilles allemandes, à Bourg-en-Bresse, des hommes d'un corps franc sont parvenus à dresser un buste de Marianne sur le socle de la statue d'Edgar Quinet, récupérée par les Allemands pour les métaux non ferreux. Le piédestal de la statue a été également recouverte d'une inscription tracée à la peinture : « Vive la IVe». Ce coup d'éclat est le fait des frères André et Georges Levrier (4) et Paul Chanel, membres de l'Armée Secrète. Il montre l'attachement viscéral de nombreux résistants à la République et à ses valeurs en même temps que leur désir d'une refondation basée sur la conscience des défaillances de la IIIe.  Le lieu n'a pas été choisi au hasard : l'historien Edgar Quinet,  député de la IIe république, exilé sous le Second Empire, est une grande figure républicaine du département.

De ce même  événement on retrouve la trace dans deux documents photographiques dissemblables par l'angle de vue mais aussi l'origine et, sans doute, l'usage.

Le premier est une photographie (photo 1) reproduite dans l'ouvrage d'Yves Martin La Formation des maquis de l'Ain. Le cliché en noir et blanc est assez flou et  pris en plan moyen. On y remarque deux choses : d'une part le buste de Marianne paraît « perdu » sur ce socle, ce qui tendrait à authentifier le cliché vu la dimension des Mariannes que l'on trouve habituellement en mairie,  mais d'autre part le drapeau à croix de Lorraine semble retouché.

Le deuxième, dont l'un des originaux est conservé au Musée de la Résistance nationale à Champigny-sur-Marne, est un montage photographique colorisé très visible (buste agrandi, retouches au drapeau et au socle) à partir d'un cliché pris légèrement en contre-plongée.

En l'absence d'information supplémentaire, on peut se demander si l'on n'a pas affaire, comme à Oyonnax (quoique avec une ampleur évidemment bien moindre), à une opération de communication en direction de la population.

Sauf à imaginer une reconstitution a posteriori, qu'on ne peut évidemment écarter par hypothèse, il semble que la photographie floue (photo 1) ait été prise sur le vif. Prendre un tel cliché, pouvait, comme à Oyonnax, avoir pour but d'alimenter les journaux clandestins voire la presse de la France combattante à Alger (encore que rien jusqu'à présent n'atteste qu'il ait été finalement utilisé dans ce sens). Le deuxième document (photo 2), colorisé et pouvant difficilement passer pour une « preuve » de la réalité de l'événement, paraît obéir à une logique un peu différente : non pas celle du reportage, mais celle de la commémoration d'un événement connu. On sait que ce montage est dû à M. Bonnenséa, photographe de Bourg-en-Bresse aux moments des faits(6), mais sans en connaître la date, ce qui laisse ouvertes plusieurs possibilités : était-il destiné à l'émission, pendant l'occupation, d'une carte postale de propagande pour la Résistance, circulant sous le manteau ? A-t-il été produit  après-guerre comme objet commémoratif ?

Une fois n'est pas coutume : cette présentation n'est pas une synthèse mais un appel aux lecteurs de La Lettre dans l'espoir que des informations nouvelles sur l'origine et l'histoire de ces documents rendront celle-ci possible. Toute information qui viendrait enrichir leur connaissance sera la bienvenue et sera publiée dans notre revue.

Frantz Malassis

(1) Revolution der Deutschen,, Oldenburg , G. Stalling, 1933, 230 p.

(2) Ce discours sera publié dans le Deutsche Zeitung in Frankreich (Journal allemand en France) sous le titre : « Règlement de comptes avec les idées de 1789 ».

(3) La Formation des maquis de l'Ain. Décembre 1942-février 1944, Bourg-en-Bresse, Association Anciens Maquis de l'Ain et du Haut-Jura, 1987, 254 p.

(4) André Levrier, est un résistant de Bourg-en-Bresse. Capitaine de la compagnie Lévêque des Maquis de l'Ain, il est mort le 12 juillet 1944 dans les combats de Saint Germain de Béard (Ain).

(5) Yves Martin, ibid., p. 202.

(6) Nous tenons à remercier Florence Saint Cyr Gherardi, responsable du musée départemental d'histoire de la Résistance et de la Déportation de l'Ain et du Haut Jura à Nantua pour ces informations.