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Portraits de la Résistance, Guy Moquet, Lucie Aubrac et bien d'autres

Portraits

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Pierre SUDREAU
(réseau Brutus)
Né en 1919
Photographie de Pierre Sudreau, âgé de 26 ans, prise six mois après le retour du camp de Buchenwald.
(coll. privée Pierre Sudreau, DR)
Photographie de Pierre Sudreau, âgé de 26 ans, prise six mois après le retour du camp de Buchenwald.
(coll. privée Pierre Sudreau, DR)


Responsable pour la zone Nord du réseau de renseignement* " Brutus ", déporté en 1944 à Buchenwald, à deux reprises ministre du général de Gaulle (de 1958 à 1962), gaulliste " de gauche ", Pierre Sudreau appartient à cette génération de résistants ayant eu très jeunes, à la Libération, des responsabilités politiques importantes.

Il est né à Paris en 1919 au sein d'une famille d'industriels. Son père meurt alors qu'il n'a que quatre ans ; sa mère reprenant les activités paternelles, comme chef d'entreprise - fait rare pour l'époque -, Pierre Sudreau doit passer son enfance et son adolescence au pensionnat du lycée Hoche de Versailles. Pour échapper à la " longue désespérance " de son enfance, comme il le raconte dans ses souvenirs , il lit beaucoup et, courageusement, à l'âge de douze ans, décide d'écrire à Saint-Exupéry ses émotions à la lecture de Vol de nuit. Ce dernier lui répond, puis l'invite régulièrement à discuter ; se forme alors une amitié qui marquera profondément Pierre Sudreau, guidant sa pensée et quelques moments de sa vie.

Après des études de droit et de sciences politiques, Pierre Sudreau suit en juin 1940, au moment de l'armistice*, un stage à l'École de l'Air, alors repliée sur le terrain des " Landes de Bussac " près de Bordeaux. Choqué par la défaite de son pays et par la demande d'un armistice il souhaite immédiatement poursuivre la lutte ; marié et père d'un enfant, il hésite cependant à suivre ses camarades de l'École de l'Air, désireux de rejoindre Londres par l'avion. Il reste en France, participe en août 1940 à la récupération d'armes sur la base aérienne de " stockage " d'Agen, et prend contact en septembre avec quelques officiers à Toulouse, parmi lesquels Henri Frenay.

Lorsqu'il rencontre en mai 1941 à Marseille André Boyer, jeune avocat socialiste, organisateur avec Pierre Fourcaud - agent du BCRA* en mission et militant avant-guerre de la droite nationaliste - d'un réseau de renseignement qui se dénomme alors " Lucas " (pseudonyme de Pierre Fourcaud), Pierre Sudreau est toujours mobilisé dans l'Armée de l'Air (jusqu'en 1942).

Créé en janvier 1941 ce réseau se distingue par sa composition et quelques-uns de ses objectifs de la plupart des autres réseaux de résistance. De fait il recrute essentiellement ses agents dans les milieux socialistes des grandes villes de la zone Sud (Marseille, Toulouse) et c'est un réseau qui accompagne la constitution au printemps 1941 du Comité d'action socialiste (CAS), dirigé par Daniel Mayer. A ses débuts ce réseau prend aussi pour nom " Fleurs ", en référence à Léon Blum. A la suite de l'arrestation de Pierre Fourcaud en août 1941, son frère Boris, puis André Boyer prennent la direction du réseau pour l'ensemble de la zone Sud. Aidé par un collègue avocat, également socialiste, Gaston Defferre (" Danvers "), lequel souhaite faire du réseau la branche militaire du CAS, André Boyer développe les activités du réseau - devenu entre-temps " Brutus " - à Toulouse, à Lyon ainsi que dans le Sud-Ouest (en particulier dans le Lot), où se créent progressivement des groupes d'action armés, les " groupes Véni ". Entre 1942 et 1943, au moment où se pose la question de la représentation des anciens partis politiques au sein des forces de la Résistance, et face à la prédominance des mouvements et du P.C.F., le CAS tente de faire du réseau " Brutus " l'équivalent de ce que représente le Front National pour le P.C.F. Par ailleurs, en juin 1942, Boris Fourcaud, André Boyer et Gaston Defferre projettent la création d'un Comité national regroupant des représentants des partis politiques, des mouvements et des syndicats, et chargé d'unifier le rôle et l'action de la résistance. La proposition soumise à Londres est d'abord écartée par Jean Moulin, qui rejette la présence des anciens partis politiques, mais elle initie et préfigure le futur CNR*, elle en est la première forme.

Bien développé en zone Sud le réseau " Brutus " cherche à étendre ses activités de renseignement à la zone occupée. Au début de l'année 1942 Pierre Sudreau rencontre à plusieurs reprises, par l'intermédiaire d'André Boyer et de Gaston Defferre, Eugène Thomas (" Tulle "), ancien député socialiste, responsable du réseau pour la région de Toulouse, ainsi qu'Augustin Laurent, responsable du CAS à Lyon et à Paris. Eugène Thomas et Augustin Laurent lui fournissent une liste de personnes sûres et le chargent d'organiser le recrutement du réseau " Brutus " en zone Nord et à Paris. Pierre Sudreau devient alors " Saillans " et engage quelques amis, Pierre Bernard, Michel Bauer et André Clavé. Ce dernier, homme de théâtre à la tête d'une troupe parisienne," La Roulotte ", ami de Pierre Schaeffer, et ancien camarade de Pierre Sudreau à l'École de l'Air, est recruté en septembre 1942 au hasard d'une rencontre dans le métro. Le P.C. du réseau s'installe dès lors au siège de " La Roulotte ", qui lui sert de couverture. Fin 1942-début 1943, le travail de Pierre Sudreau pour développer " Brutus " en zone Nord est intense et efficace, comme en témoigne dans un courrier adressé au BCRA un des responsables du réseau :

" Mon cher Ami, 16 octobre 1943. [...] Voici un bref coup d'oeil géographique et chronologique de la situation. N. J'ai vu à nouveau SILLANS tout va là bas très bien. Le travail se développe dans l'enthousiasme et le rendement est excellent. " (Archives Nationales 3AG2 BCRA, Liasse 38 (réseau " Brutus ").)

Ce " travail " consiste à transmettre à Londres de nombreux renseignements sur la construction du " Mur de l'Atlantique " ; Michel Bauer à Caen , Augustin Laurent dans le Nord et Pierre Sudreau à Paris, où il parvient à s'introduire à la Délégation du ministère de l'Intérieur comme " rédacteur auxiliaire ", prennent connaissance des rapports secrets des préfets de la zone occupée et de leurs informations militaires. Parallèlement à ces activités de renseignements, Pierre Sudreau participe avec Louis Armand, responsable de la Résistance ferroviaire, à quelques opérations de sabotage dans le Nord et dans l'Est.

A partir du printemps 1943 le réseau fait face à une première vague d'arrestations, d'abord en zone Sud par la police de Vichy, puis en zone Nord et à Paris par la Gestapo. Eugène Thomas est arrêté en mai 1943, puis Pierre Malafosse (" Malin "), responsable de " Brutus " dans le Sud-Ouest, en juillet 1943. Jugeant cette arrestation dangereuse pour l'ensemble du réseau, André Boyer et Gaston Defferre organisent son évasion de la prison Saint-Michel de Toulouse, évasion à laquelle participe Pierre Sudreau. L'opération réussit et André Boyer en fait le récit :

" 9 juillet (43). " RAPPORT SUR MALIN Ayant de sérieuses raisons de craindre que Malin mis en état d'arrestation par la police française ne tombât entre les mains de la police allemande, je décidai de procéder à son enlèvement. Après des difficultés infinies, nous sommes arrivés à communiquer avec lui, à apprendre le mécanisme des extractions pour interrogatoire et à nous procurer la pièce officielle ainsi que les cachets que nous avons pu faire refaire. La difficulté était augmentée du fait que Malin était signalé comme particulièrement dangereux et objet d'une surveillance spéciale. Gaston et Pépin ont été volontaires pour jouer le rôle de gendarmes. Nous nous sommes procurés les accessoires. Danvers simula un coup de téléphone de gendarme, annonçant qu'on envoyait des gendarmes chercher Malin pour un interrogatoire. Moi-même en gendarme je me tenais à proximité de la maison d'arrêt au volant d'une voiture camouflée en voiture de gendarmes. L'aisance et le naturel de Gaston et Pépin a été tel que la supercherie n'a été découverte qu'avec 24 heures de retard. Je vous demande instamment des récompenses (citations) pour Gaston et Pépin étant à votre disposition pour vous en proposer le texte dès votre accord de principe. J'ai d'ailleurs demandé à Malin de préparer à votre intention un rapport plus détaillé. " (Archives Nationales 3AG2 BCRA, Liasse 38 (réseau " Brutus ").)

Infiltré par un agent-double de l'Abwehr, " Carré " - à l'origine du démantèlement du réseau du " Musée de l'Homme " -, " Brutus " subit de nouvelles arrestations à l'automne 1943 ; à celles de Pierre Sudreau et de Jean-Maurice Hermann (responsable du réseau à Lyon) le 10 novembre, succèdent les arrestations d'André Boyer et d'André Clavé quelques jours plus tard. D'abord torturé par la Gestapo - elle recherche Gaston Defferre -, Pierre Sudreau est enfermé à la prison de Fresnes, mis au secret pendant six mois. Il parvient cependant à faire parvenir un message à l'extérieur de la prison prévenant les autres membres du réseau de la trahison de Carré. Ce dernier sera exécuté en avril 1944 par un groupe-franc de " Combat ".

Au mois de mai 1944 Pierre Sudreau est interné au camp de Royallieu près de Compiègne; il y retrouve non sans bonheur , après six mois de prison, André Boyer et André Clavé. Le 12 mai tous les trois sont déportés à Buchenwald, dans le même convoi que celui de nombreux résistants communistes. Une tentative d'évasion du convoi juste avant la frontière allemande échoue ; transféré à la gare de Sarrebrück dans un wagon métallique, en compagnie d'André Clavé et d'André Boyer, Pierre Sudreau souffre de la chaleur et tombe très malade. Il est sauvé par ses deux amis :

" Pendant ces jours, André Clavé et André Boyer, comme deux anges-gardiens, n'ont cessé de me prodiguer des soins extraordinaires. L'un et l'autre, quand j'étais spécialement frappé par la soif, essayaient de m'humecter les lèvres avec le peu de salive qu'ils avaient. Il faut imaginer l'acte d'affection et de courage que représentait ce simple geste. " (cf. André Clavé. Théâtre et résistances, op. cit., pp. 129-130.)

Arrivé au camp de Buchenwald le 14 mai 1944, au bout d'un mois Pierre Sudreau est séparé de ses amis qui sont dirigés vers l'annexe de Dora. André Boyer meurt en avril 1945 sous les bombardements. Rapatrié en mai 1945 Pierre Sudreau est nommé à 26 ans sous-préfet puis sous-directeur au ministère de l'Intérieur. De 1951 à 1955 il est le plus jeune préfet de France, alors en poste à Blois (dont il sera le maire de 1971 à 1989), dans le département du Loir-et-Cher.

De 1955 à 1962, d'abord comme commissaire à la Construction et à l'Urbanisme de la région parisienne, sous l'autorité du préfet de la Seine Émile Pelletier, puis comme ministre de la Construction du général de Gaulle à partir de 1958, Pierre Sudreau est au centre des projets d'urbanisme de Paris et de sa région, destinés à la fois à répondre dans l'urgence à la forte demande de logements sociaux et d'équipements modernes, et à limiter l'extension démographique de Paris et de sa proche banlieue, en favorisant le développement urbain d'une banlieue plus éloignée. C'est l'époque de la construction des grands ensembles " fonctionnels " (sur le modèle de Sarcelles), de la mise en chantier du R.E.R., du périphérique, et du lancement du quartier des affaires de La Défense dans l'Ouest parisien, dont le bâtiment du Centre National des Industries et des Techniques conçu par l'architecte Jean Prouvé est le symbole.

Ministre de l'Éducation nationale en 1962, dans le gouvernement de Georges Pompidou, Pierre Sudreau s'oppose fermement au projet de référendum sur l'élection du président de la République au suffrage universel. Au cours du Conseil des ministres du 26 septembre 1962 il met en garde le général de Gaulle :

" Mon général, vous êtes pour nous tous, la légitimité. Vous ne pouvez pas devenir un symbole d'illégalité. Je vous supplie de renoncer à votre projet. " (cf Alain Peyrefitte, C'était de Gaulle, Paris, Éditions de Fallois / Fayard, tome 1, pp. 236-237.)

Désavoué par le général de Gaulle Pierre Sudreau démissionne du gouvernement. En 1974 Valéry Giscard d'Estaing lui commande un rapport sur la " réforme de l'entreprise " ; la commission que préside Pierre Sudreau aboutit à une série de propositions, préconisant la cogestion au sein des entreprises, ou réévaluant la place des salariés dans les prises de décision. Si elles ont suscité l'intérêt de certains syndicats (la CFDT, notamment), les propositions du " rapport Sudreau " ont été jugées " inopportunes " par le patronat, et ont paradoxalement soulevé les plus vives réserves d'une partie de la droite parlementaire.

Plutôt situé au centre-gauche, mais ne revendiquant aucune appartenance à un parti politique particulier, Pierre Sudreau définit lui-même son action politique comme le prolongement naturel de son engagement dans la Résistance et de sa déportation, dont il a pleinement intégré l'expérience à sa pensée. Militant depuis les années 1980 pour diverses causes (contre la prolifération des armes nucléaires, pour le rapprochement Nord-Sud ou pour la paix au Proche-Orient), Pierre Sudreau oeuvre également pour le rapprochement des diverses sensibilités politiques des associations du monde résistant et déporté. Auteur de plusieurs ouvrages, dont le plus ouvert sur l'avenir, s'intitule Au-delà de toutes les frontières, autant Mémoires qu'essai, nourri de son action politique, de ses engagements divers et de son expérience des camps, Pierre Sudreau développe une vision du monde à la fois lucide, pacifiste et humaniste qui n'est pas sans rappeler celle de L'écriture ou la vie de Jorge Semprun ou du Petit Prince de Saint-Exupéry.

Bibliographie

BECKER (Jean-Jacques), Crises et alternances. 1974-1995, Paris, Seuil (coll. " Points-Histoire "), 1998, 808 pages.
CORDIER (Daniel), " Jean moulin et le Conseil de la Résistance. Étude intégrale ", in Jean moulin et le Conseil National de la Résistance, Paris, Institut d'Histoire du Temps présent, CNRS, 1983, pp. 69-192. GALLIARD-
RISLER (Francine), André Clavé. Théâtres et résistances. Utopies et réalités. 1916-1981, Paris, Association des Amis d'André Clavé, 1998, 555 pages.
GUILLON (Jean-Marie), " Les socialistes en résistance. Un comportement politique. ", in La Résistance et les Français : Villes, centres et logiques de décision, Paris, IHTP-CNRS, 1995, pp. 381-413.
MENCHERINI (Robert), " Naissance de la Résistance à Marseille ", in GUILLON (Jean-Marie) et LABORIE (Pierre), Mémoire et Histoire : la Résistance, Toulouse, Privat, 1995, pp. 137-147.
PRADOUX (Martine), Daniel Mayer. Un socialiste dans la Résistance, Paris, Editions de l'Atelier, 2002, 271 pages.
NOGUERES (Henri), Histoire de la Résistance en France de 1940 à 1945, t. 1, Paris, Robert Laffont, 1967, 510 pages.
RONCAYOLO (Marcel) [s. d.], Histoire de la France urbaine, tome 5 : " La ville aujourd'hui ", Paris, Seuil, 1985, 668 pages.
SADOUN (Marc), Les socialistes sous l'Occupation. Résistance et collaboration, Paris, PFNSP, 1982, 323 pages.
SUDREAU (Pierre), Au-delà de toutes les frontières, Paris, Odile Jacob, 2002, 363 pages.

Sources

Archives nationales : AN 3 AG 2 BCRA. Liasse 37 (Réseau Froment-Bremond), liasse 38 (Réseau Brutus). 171 Mi 26, 27.
Archives de la Fondation de la Résistance : dossier documentaire " Pierre Sudreau ".

 

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