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Clichés authentiques couvrant la Seconde Guerre Mondiale

Autour d'une photographie

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Photographie de la manifestation du 10 mars 1943 à Romans-sur-Isère (Drôme)
Alain COUSTAURY

Le 16 février 1943, le Service du Travail Obligatoire est instauré en France. Rapidement des manifestations de protestation organisées par la Résistance vont avoir lieu (prise de parole dans les gares, obstruction des voies lors du départ des trains de requis...). Seule une de ces manifestations a fait l'objet de prise de vues, celle de Romans-sur-Isère. À la Libération, ces clichés largement diffusés vont devenir les symboles de la lutte de la Résistance contre le STO. Nous avons demandé à Alain Coustaury, professeur d'histoire-géographie à la retraite, de retracer pour les lecteurs de la Lettre de la Fondation de la Résistance le déroulement de cette manifestation, en l'état actuelle des sources disponibles, et les conditions dans lesquelles furent prises ces photographies uniques.

Romans en 1943

En mars 1943, même en difficulté Vichy ne vacille pas encore. Devant la montée d'une Résistance, le régime se crispe. La Milice a été créée le 31 janvier 1943, le STO (service du travail obligatoire) le 16 février 1943.
Dans la Drôme, à Valence, défilent des sections de la Franc-garde, organe militarisé de la Milice de la Drôme, constituée le 28 février 1943. Le 14 mars, à Romans, se tient l'assemblée constitutive de la Milice. Le journal de Valence, Le petit valentinois publie à plusieurs reprises des publicités incitant les jeunes à entrer dans la Légion des Volontaires Français. Mais il est vrai que ni la Milice, ni la LVF ne remportent un grand succès de recrutement. Cependant, leur existence montre dans quelle ambiance les manifestants se trouvaient.
On peut ajouter qu'une partie du clergé, surtout dans le haut clergé, acceptait encore le régime de Pétain. L'évêque de Valence écrit, à l'occasion des voeux du Nouvel An 1943 " Je mettrais quelque temps à pardonner aux Français égarés qui en appelant les Américains et les Anglais dans notre empire, nous ont rejetés dans la guerre, alors que tout l'effort de ce grand sage [Pétain] que le monde entier admirait, était de nous en tenir éloignés jusqu'à la fin " dans La semaine religieuse du diocèse de Valence du 9 janvier 1943. A Romans, le témoignage de l'abbé Lemonon, un des manifestants, est net sur cet aspect.
L'acte de refus du 10 mars 1943 marque une rupture. En retracer avec précision le déroulement ne peut que contribuer à rendre un hommage aux manifestants.


La préparation et le déroulement  de la manifestation

Le capitaine Vincent-Beaume des MUR, personnage important de la résistance locale, est informé par Jean Chapus, chef de gare de Romans, du passage, en gare de Romans, d'un train spécial en provenance de Grenoble le 10 mars, afin de convoyer environ 300 requis du STO.

Les MUR de Romans et de Bourg de Péage (rive gauche de l'Isère) se réunissent le 8 mars pour organiser une manifestation à objectifs multiples la veille du départ, le 9 mars, à 18 heures, devant la Bourse du Travail.

Une cinquantaine de tracts sont rédigés à la main. Ils appellent à protester contre les départs en Allemagne, contre la faiblesse des salaires, pour un meilleur ravitaillement. Les tracts sont distribués par les délégués syndicaux dans les usines, passent de main en main.

Le 9 mars, à 18 heures, à la sortie des usines, les manifestants se dirigent vers la Bourse du Travail. Avertie, la police cerne le bâtiment. 2 000 à 3 000 personnes, ce qui est beaucoup pour une agglomération de 25 000 habitants se regroupent alors place du maréchal Pétain. Les élèves de l'École de Gendarmerie de Romans tentent de les faire circuler. Mais comme ce sont souvent des jeunes qui se sont engagés pour échapper au STO, ils sont plutôt passifs. La manifestation dégénère. Les sièges ou lieux de rassemblement des collaborateurs sont pris à partie, saccagés. La manifestation se termine vers 20 heures. Au même moment, se réunissent des membres de deux organisations particulièrement actives : les Jeunesses Communistes et la Jeunesse Ouvrière Chrétienne. Six représentants de chaque organisation, entre autres, Marcel Chauvet, Jean Perriolat, Émile Basset, l'abbé Lémonon pour la JOC, Auguste Blanchard pour les JC décident de faire arrêter le travail dans les usines pour s'opposer au départ des requis du STO.

La manifestation du 10 mars s'inscrit donc dans un mouvement de contestation organisé par ce que l'on peut considérer comme étant la Résistance romanaise. Mais elle a également un caractère spontané dans la mesure où beaucoup de personnes accompagnant les requis n'étaient pas au courant de cette préparation et ont fortement augmenté le nombre des manifestants.

Le samedi 10 mars, dès 10 heures du matin, des Romanais et des Péageois se retrouvent sur la place de la gare. La foule augmente avec l'arrivée des requis et des personnes qui les accompagnent.

Quand le train arrive, des manifestants obstruent la voie.

L'étude chronologique de la manifestation a été décrite dans de nombreux ouvrages. Il semblerait pourtant qu'un document incontournable n'ait pas été suffisamment utilisé. Il s'agit du rapport du chef de gare, de l'époque, à ses supérieurs. Sa précision remet en cause le déroulement communément admis : un train de requis arrivé vers 12 heures serait reparti avec 4 ou 5 heures de retard, ne transportant que quelques dizaines de requis alors qu'il serait arrivé avec plus de 300.

Le rapport est intitulé : Région sud-est, exploitation 7e arrondissement , Romans ; n° 46 cq : incidents suite départ des ouvriers pour l'Allemagne.

On peut le résumer ainsi :

1er train : arrivée du train N° 1610 en provenance de Grenoble et à destination de Valence ; départ prévu à 12h40. C'est la locomotive de ce train que l'on voit sur les photos avec les manifestants l'empêchant d'avancer.

2e train : train N° 6095, provenant de Valence, arrêté au sémaphore, ne pouvant entrer en gare ; les manifestants font dérailler le dernier wagon (N° Fa 37194) qui engage les 2 voies.

Utilisation de la locomotive du 1610 pour tirer le wagon, le remettre sur les rails et dégager les voies.

Le train 1610 repart avec 2h 05 de retard et non avec 4 ou 5 heures comme il est communément admis. Cette valeur du retard est confirmée par un rapport de la Gendarmerie du 24 mars.

3e train : 15h 30 : arrivée d'un train de secours désormais inutile puisque le wagon avait été remis sur la voie ; retour de ce train à son dépôt à 17h 30.

4e train : le N° 4170, achemine " une trentaine de travailleurs, sur les 300 qui devaient partir ".

Il y a eu donc 4 convois : 2 en direction de Valence le 1610 et le 4170, un le 6095 en direction de Grenoble et un train de secours.

Il y a omission dans la version traditionnelle de deux ou trois de ces trains. On a regroupé deux trains en un seul, le 1610 et le 4170. Pourquoi ? Si le 4170 n'a transporté qu'une " trentaine de requis " où sont passés les autres ? Ont-ils emprunté le 1610 ? Se sont-ils enfuis, récupérés par les organisations de la Résistance ? Où ont-ils été dirigés ? Qui les a hébergés ? Je n'ai trouvé aucune réponse précise à ce sujet.

Le retard du 1610, exagéré dans les publications, explique la confusion trop souvent faite avec le 4170.

Cela amène à préciser les conditions du départ du 1610.

Combien de requis emmène-t-il à Valence ? Difficile de le dire. Un témoin se souvient que des requis sont remontés dans le train, d'autant plus facilement que ce dernier devait, sur ordre du chef de gare, rouler à vue jusqu'à Alixan, des manifestants risquant de déboulonner les rails. D'autres auraient rejoint le train à Valence. Un témoin oculaire se souvient même avoir vu, juché sur la guérite du serre-frein, un requis éméché, chantant " L'Internationale ".

Un autre document confirme un départ important de requis pour le STO. Les archives municipales de Romans possèdent une liste nominative des Romanais et Romanaises qui sont partis au titre de la Relève (précédant le STO) ou du STO entre octobre 1942 et juillet 1943. Le 10 mars 1943, 52 Romanais ont rejoint l'Allemagne ou l'organisation Todt, plus de 40 le 20 mars 1943. Donc on peut penser qu'un nombre très supérieur est parti le 10 mars car le train devait emmener des requis d'autres communes voisines.

Cela signifie que la plupart des requis ne se sont pas enfuis. Je n'ai trouvé aucun document attestant leur "récupération " par la Résistance. Je serais fortement intéressé par tout témoignage infirmant ce constat.

A la suite de la manifestation, le couvre-feu est appliqué dès 19 heures. Dans la nuit du 10 au 11 mars, une vingtaine d'arrestations préventives sont effectuées. Les prisonniers dirigés sur la prison de Valence, incarcérés sans mandat d'écrou, sont libérés quelques jours après, sans lever d'écrou, ce qui traduit un certain désarroi des autorités.


La Mémoire de l'événement se cristallise autour de photographies

Ce qui fait l'intérêt de l'événement ce sont les photographies qui y ont été prises. Paul Deval, reporter au Petit Dauphinois(1) est sur le toit d'un café, d'où la vue plongeante. Selon Jeanne Deval (2), ces photos ne sont pas pour le journal mais pour les archives de la Résistance du capitaine Vincent-Beaume. Lors des prises de vues, Paul Deval a été conspué par des manifestants qui avaient peur d'être reconnus sur les photos dont ils ignoraient la destination. Le développement des plaques est effectué au laboratoire de l'agence du journal et aussitôt cachées à la Maison des Jeunes. Le lendemain, le chef des Services photographiques de Vichy vient réclamer les clichés à Jeanne Deval. Prétextant que les clichés ont été détruits, elle refuse de les remettre malgré pression et promesses de dédommagements. Les clichés ne furent retirés de leur cachette que le 30 août 1944, après la libération de Romans. Aujourd'hui, les originaux sont conservés à Paris à la direction de la Mémoire, du Patrimoine et des Archives (3).

Largement diffusés dans l'immédiat après guerre, ces clichés vont devenir un véritable symbole de l'opposition au Service du travail obligatoire et la manifestation, dont la portée sur l'opinion publique est indéniable,  va faire l'objet de sur-interprétations.

Ainsi, actuellement, la majorité des citoyens pense que beaucoup de requis ont profité de la manifestation pour s'enfuir. Cette vision est confortée par la plaque, surmontant le cliché, scellée dans le mur de la gare de Romans qui précise que : Sur ces voies, les Romanais et les Péageois ont empêché le départ du train emmenant les requis pour le service du travail obligatoire en Allemagne. Ce libellé est en grande partie inexact. Historiquement, il devrait être : Des Romanais et des Péageois ont retardé le départ d'un train de requis pour le STO. En effet, beaucoup, à Romans et à Bourg de Péage critiquèrent cette manifestation. L'abbé Lémonon rapporte bien l'opposition des hautes sphères religieuses locales à l'événement. De plus, l'action des manifestants n'a pas empêché le départ du train ; elle ne l'a que retardé.

Rappeler les circonstances exactes de cette manifestation n'est pas faire injure à ceux qui se sont opposés à l'occupant et au régime de Vichy. Bien au contraire, empêcher le départ de requis prend encore plus de valeur car, il fallait du courage et beaucoup de perspicacité pour prendre conscience de ce que représentait le STO et braver les menaces de représailles qui pesaient sur les familles.

C'est ce courage, cette clairvoyance face à un régime qui collabore de plus en plus avec les occupants qu'on a voulu commémorer en faisant de cette manifestation un acte symbolique. La photographie apposée sur le mur de la gare de Romans veut en immortaliser le souvenir.

Alain Coustaury

 

(1) Par ailleurs, Paul Deval était directeur de 1'agence photo-presse. Après la guerre, il  fut maire de Romans, député de la Constituante, conseiller général de Romans et vice-président du Conseil général.

(2) se reporter à l'ouvrage de Jeanne Deval, Les années noires, Romans-Bourg de Péage 1939-1945, Romans, compte d'auteur, 1984, 335p .

(3) NDLR : il s'agit d'une série de sept tirages originaux, datés de 1962 (24X30cm) classés sous les cotes R 1278, R 1279 (1), R 1279 (2), R 1280 , R1281, R 1282 et R1283.

(4) Cette photographie est conservée à la photothèque de la direction de la Mémoire, du Patrimoine et des Archives sous la cote R 1281 / classeur 99. La légende originale, dactylographiée au dos du cliché, est la suivante : " Passage à niveau de Mours, à l'extrémité ouest du quai de la gare de Romans, le chef de gare discute avec les chefs de la police sur les moyens à employer pour faire partir le train. Des hommes lancent de grosses pierres contre les rails pour faire obstacle. Les gendarmes dans l'ensemble acquis à la cause de la Résistance, étaient bien embêtés dans cette histoire. La police vient de relever et de tirer hors des voies un camion que les manifestants avaient renversé. "