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Les tirailleurs sngalais. Les soldats noirs entre lgendes et ralits, 1939-1945


Julien Fargettas
Paris, Edition Tallandier, 2012, 380 pages

Issu d'une thèse de doctorat, cet ouvrage est la première monographie retraçant l'engagement pendant la Deuxième guerre mondiale des soldats de l'Empire français originaires d'Afrique noire  - et pas seulement du Sénégal : l'appellation traditionnelle vient  du corps créé à l'origine par Faidherbe en 1857.  L'auteur ne cache pas la modestie qui s'impose à  l'historien tentant de connaître ces hommes à travers des sources essentiellement écrites et métropolitaines, aux lacunes et aux biais considérables et qui ne peuvent aboutir qu'à une première approche.

Il apporte cependant un éclairage précieux pour l'histoire des prodromes de la décolonisation, en ne dissociant jamais sa description des comportements des tirailleurs de la question de leurs rapports avec leur encadrement militaire et civil, avec les adversaires qu'ils eurent à affronter et des populations qu'ils côtoyèrent. Il ausculte ainsi de façon précise les tensions introduites au sein de l'ordre colonial par la nouveauté des expériences vécues entre 1939 et 1945, quelle que soit l'autorité servie : l'armée de la IIIe république, celle de l'Etat français, de la France libre puis du Gouvernement provisoire de la libération. 

Une mobilisation massive à partir de 1939

La mobilisation des tirailleurs africains avait été très importante en 14-18, mais échelonnée : 31000 h en 1914, 194 000 au total. Dans les premiers mois de la Seconde guerre mondiale, elle prend une ampleur sans précédent : près de 200 000 hommes dont 40 000 sont envoyés en métropole et intégrés dans 8  divisions d'infanterie coloniales. Après l'armistice, le sort des tirailleurs reflète l'éclatement de la France : pendant que des milliers, faits prisonniers restent pour la plupart dans des Frontstalags en métropole (car les Allemands ne veulent pas de ces races inférieures dans le Reich), l'affrontement entre Vichy et la France libre conduit à une nouvelle mobilisation de part et d'autre, en Afrique Occidentale Française et en Afrique Equatoriale Française.

Le ralliement de l'AEF fournit aux FFL 5 bataillons de marche (4000 h[1]). Les tirailleurs participent ainsi à la reprise du combat contre les Allemands à Bir Hakeim, mais aussi auparavant à la guerre fratricide de Syrie, des deux côtés. Après le basculement de l'Afrique du Nord et de l'AOF du côté allié, ils forment l'ossature de 2 divisions : la 9e DIC, qui compte 9000 soldats d'AOF, et la 1ère DFL d'origine « gaulliste » qui comprend plus de 6000 tirailleurs d'AEF. Toutes deux combattront en Italie et en France, où les tirailleurs seront remplacés à partir de l'automne 1944 par des FFI , en raison du climat. Moins connue est l'utilisation de tirailleurs dans la répression des mouvements nationalistes d'AFN, à Fès en janvier 1944 et surtout dans le Constantinois en mai 1945.

Julien Fargettas détaille la condition militaire bien spécifique de ces « sujets de l'Empire » que sont les tirailleurs -  hormis les cas particuliers des « originaires » des 4 vieilles communes du Sénégal, citoyens français, et des  élites lettrées formant les « évolués ». Vu la quasi-absence de sources orales, une difficulté fondamentale est de rendre la compte de la façon dont se combinent les différentes motivations dans l'engagement des conscrits et des volontaires : l'attachement réel à la France, le lien personnel avec l'encadrement militaire européen,  la recherche d'avantages matériels rares dans leur environnement social - à commencer par une nourriture abondante. Pour favoriser la mobilisation massive de 1939, ces privilèges s'accroissent d'avantages fiscaux (exemption d'impôt aux tirailleurs et à leurs familles), juridiques (pendant le service, passage de l'indigénat au régime français) et financiers (allocation aux familles nécessiteuses).

Cinq années plus tard, le temps et les épreuves passées au service de la France, loin de leur famille et de leur société d'origine fera paraître ces avantages d'autant plus justifiés, aux yeux des tirailleurs, qu'ils auront pu comparer leur condition à celle des soldats français et alliés. C'est la mauvaise volonté ou l'incapacité des autorités françaises à tenir ces engagements concrets qui explique les violentes manifestations de mécontentement survenues lors des démobilisations en 1944-45, en métropole avant le rapatriement et surtout au camp de Thiaroye, près de Dakar, où la répression fera 35 morts. 

Autre symbole de ce qui n'est alors que l'expression d'un désir d'égalité des conditions, et non une contestation consciente du système colonial : l'habillement.  Avant-guerre, la chéchia et la ceinture rouge pouvaient suffire à susciter la fierté identitaire des tirailleurs malgré un sous-équipement parfois dramatique. Le contraste avec l'équipement reçu pendant le conflit, particulièrement avec les tenues britanniques ou américaines  de l'armée de la Libération fera  du refus de se laisser dépouiller de leur habillement une revendication majeure des démobilisés - d'autant plus lorsqu'ils auront été accueillis à leur arrivée en Afrique par des unités défilant pieds nus, comme autrefois.

L'expérience singulière des prisonniers de guerre africains en métropole

Ce désir d'égalité aura donc été avivé par la singularité des expériences vécues, particulièrement en métropole. La campagne de France de mai-juin 1940 est marquée par le massacre de centaines de tirailleurs par les Allemands contrairement aux lois de la guerre. L'idéologie raciste nazie ne vient ici que se rajouter aux préjugés hérités de l'occupation française de la Ruhr (« la honte noire »). Le maintien en métropole dans des Frontstalags des soldats coloniaux faits prisonniers, dont ¼ environ sont des Africains (près de 16000 en 1941, un peu plus de 8500 fin 1943), produit plusieurs bouleversements.   Si la nourriture semble correcte compte tenu des pénuries générales, les décès par maladies infectieuses sont très importants. Surtout, les efforts de Vichy pour obtenir des libérations anticipées ou des avantages paraissent principalement bénéficier aux PG blancs (le tirailleur Léopold Sédar Senghor écrira à ce sujet à l'ambassadeur Scapini) ; sans compter le fait que la correspondance avec la famille africaine est bien moins fréquente que pour les PG français en Allemagne.  Enfin, en acceptant en 1943 la proposition allemande de faire garder les Frontstalags par des Français, Vichy achève de discréditer les cadres militaires ainsi désignés, qui apparaissent comme des collaborateurs de l'occupant aux yeux des tirailleurs

Mais l'expérience de la captivité en France est aussi celle de contacts multipliés avec la population française pour ces coloniaux, répartis pour beaucoup dans des Kommandos de travail. Elle est solidaire d'eux parce qu'elle les assimile aux PGs absents, retenus dans le Reich : des dons sont collectés par des œuvres d'entr'aide dont les assistantes fournissent soutien matériel et moral aux tirailleurs. Des chaînes d'évasion se mettent aussi en place, au sens  strict ou grâce à la complicité de médecins militaires aidant leurs patients à simuler l'une des maladies infectieuses susceptibles d'entraîner leur libération.

En 1944, des évasions collectives sont provoquées par les maquis. Julien Fargettas en relève notamment  dans l'Ain, la Côte d'Or, la Gironde, le Loir-et-Cher, la Meurthe-et-Moselle, tout en signalant que, restés anonymes le plus souvent pour leurs libérateurs, le parcours ultérieur des évadés reste encore très difficile à individualiser. Les uns restent cachés, les autres intègrent un maquis où ils peuvent aussi bien se faire remarquer par leur expérience du combat (à Romorantin) ou être plutôt affectés à la logistique (maquis de Domgermain). A la Libération, certains groupes défilent à Romans, à Lyon, à Rennes, dans d'autres villes sans doute, partageant ainsi avec les FFI la fierté de la liberté reconquise.

Le choc des démobilisations

Après avoir subi le mépris des Allemands et le manque de considération des autorités françaises de Vichy, les anciens PG coloniaux sont particulièrement choqués de l'attitude à leur égard du Gouvernement provisoire après la Libération : on leur signifie qu'ils ne peuvent se faire démobiliser en métropole tout en leur faisant attendre de longs mois le rapatriement en Afrique ; leurs conditions de vie sont alors parfois inférieures à celles des Frontstalags, et avant l'embarquement les engagements financiers pris en 1938-39 ne sont pas tenus. Or, partagent leur sort les tirailleurs de la 1ère armée relevés du front à l'automne 1944. Ceux-ci,  séparés de leurs cadres et maintenus dans l'inaction ou des tâches secondaires « se sentent comme devenus des soldats de seconde zone » (colonel Rocafort).

Dernier cas : certains PG coloniaux avaient malgré tout été transférés en Allemagne. En mai 1945, un délégué à l'Assemblée consultative provisoire s'alarme : « plusieurs centaines de prisonniers coloniaux anciennement détenus à Munich sont dirigés sur Fréjus dans des wagons à bestiaux. On n'a donc pas pu leur trouver et leur réserver un wagon à voyageurs. Croyez-vous que les intéressés feront de la bonne propagande pour la France quand ils seront en Afrique ? On s'étonnera après cela de constater des « incidents » outre-mer... ».

Les « incidents » prennent une forme tragique à Thiaroye en novembre 1944, mais d'autres éclatent à partir du même mois en France même : en novembre 1944 (à Morlaix, Hyères, Giens), en décembre (à Versailles, Sète), en août 1945 (Fréjus). Les mêmes causes avaient déjà provoqué une révolte de démobilisables à Kindia (Guinée) en novembre 1940. Le plus frappant est de constater la similarité des réactions des autorités françaises, militaires et civiles, en 1940 et en 1944 : dans les deux cas, avant la révolte certains protagonistes semblent conscients de la légitimité des attentes des tirailleurs et émettent instructions pour tenter de les satisfaire ou rapports pour alerter sur les risques, mais dès son déclenchement reviennent d'autres explications : médiocrité de l'encadrement et influence de la propagande anti-coloniale subie pendant le séjour en métropole (qu'elle soit communiste ou, pour les PG, allemande).

En fait, totalement fantasmatique,  cette obsession de la propagande révèle en creux la peur de toute évolution de l'ordre colonial. In fine, le nouvel état d'esprit des tirailleurs est jugé à l'aune de la « contamination » qu'il risquerait d'amener dans l'ensemble de la population noire. Le grand mérite de Julien Fargettas est cependant d'éviter le piège de la grille de lecture unique par la « domination coloniale » et de rappeler que ses protagonistes appartiennent aussi à une « société militaire » où préjugés et volonté de contrôle existent aussi à l'égard des recrues métropolitaines. 

Reste ainsi ouverte la question de savoir si les tirailleurs sont concernés de quelque manière  par  « l'esprit Free French »,  que décèle Jean-Louis Muracciole dans la proximité particulière entre officiers et soldats européens chez les FFL : dans les archives du Bataillon de Marche n°4 celui-ci relève plutôt une continuité dans les discriminations entre Européens et Africains,  qu'on nourrit parfois seulement de thé, qui meurent bien plus souvent de maladies, dont les prénoms ne sont jamais notés dans les registres[2]

C'est justement par ce prisme de la comparaison entre soldats métropolitains et coloniaux sur une longue durée qu'une analyse des comportements au front et à l'arrière et de leur représentation dans les sources écrites et orales pourra dépasser les stéréotypes : l'attachement superstitieux aux gris-gris, l'alcoolisme, les « trophées » prélevés sur les cadavres ne sont évidemment pas le propre des troupes africaines, mais leur signalement n'est pas non plus réservé à celles-ci. Dans les comportements comme dans les représentations qui prétendaient à l'époque en rendre compte, démêler la part des conditionnements de tout type est un enjeu majeur des futures études sur ces oubliés de notre histoire militaire, d'autant plus difficile à relever qu'il supposera de dépasser les seules sources métropolitaines pour prendre en compte les logiques des sociétés d'origine.

Bruno Leroux

 

[1] Cf . Jean-François Muracciole, Les Français libres. L'autre résistance, Tallandier, 2010, p. 64. Centré sur une sociologie des FFL européens pour des raisons de cohérence et de sources, ce livre contient cependant des éclairages importants sur les tirailleurs africains et autres soldats coloniaux (p 30-31, 60-64, 237-239), auxquels un 2e volume doit être consacré.

[2] Ibidem, p. 239.