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Les 18 juin. Combats et commmorations


Philippe Oulmont (sous la direction de)
Bruxelles, Edition Andr Versaille, 2011, 362 pages

Sous la direction de Philippe Oulmont, directeur des Etudes et Recherches à la Fondation Charles de Gaulle, s'est tenu en 2010 un colloque entièrement consacré à l'étude de l'appel lancé par le général de Gaulle le 18 juin 1940 et à sa place dans la mémoire nationale. Prolongeant l'article pionnier de Nicole Racine écrit en 1990[1], dix-sept communications ont tenté de ne rien laisser dans l'ombre des vicissitudes de sa commémoration, tant nationale que locale, tout en revisitant le sens et de la portée de l'Appel à la lumière du contexte de son élaboration,  de son contenu, et de ses usages dès la période de la guerre. C'est sur la liaison entre ces deux aspects (mémoire d'après-guerre  et usages du temps de guerre) qu'on voudrait revenir ici, sans prétendre couvrir tous les aspects explorés par le colloque - par exemple la mémoire du 18 juin à travers ses traces monumentales, les manuels scolaires ou les actualités cinématographiques.

Comme le signale André Kaspi, le fait que le 18 juin ait acquis en 2006 le statut de « journée nationale commémorative»  dédiée « aux Français civils et militaires qui ont refusé la défaite et incarné l'esprit de Résistance » pose en fait la question de la portée de l'événement et de sa mémoire: alors que la cérémonie au Mont-Valérien s'est déroulée sans interruption depuis 1946, ce décret tardif peut s'interpréter comme une mesure de sauvegarde contre la montée de l'oubli. Surtout, il entérine le fait qu'il ne s'agit pas d'une fête nationale du même rang que le 8 mai, le 14 juillet ou le 11 novembre (fériés). Le 18 juin est intégré à une catégorie intermédiaire où figurent aussi la journée de la Déportation, les journées d'hommage aux harkis, aux morts de la guerre d'Algérie, de la guerre d'Indochine, aux victimes de l'antisémitisme vichyste et aux Justes.

Ces limites fixées officiellement à la mémoire du 18 juin, le colloque permet de les expliquer , d'abord par l'examen détaillé de l'histoire de la commémoration parisienne.  Première constatation : de son vivant, de Gaulle lui-même a constamment veillé à lui garder une dimension mesurée. On le voit avant même qu'en 1946, retiré du pouvoir, il  confie  l'organisation de la cérémonie à l'Ordre de la Libération dont il est le Grand Maître, et lui donne la forme d'un hommage aux morts de la Seconde guerre mondiale dans le lieu qu'il leur a dédié depuis le  11 novembre 1945 : le Mont-Valérien.

En effet, en 1945 de Gaulle a placé le premier 18 juin de l'après-guerre sous le signe de la Victoire en consentant à un défilé militaire sur les Champs-Elysées. Mais déjà,  il a refusé d'en faire un jour férié, de prononcer un discours à cette occasion, tout comme la perspective d'une fête nocturne. De 1946 à 1957, devenu un opposant farouche à la IVe république, il évite soigneusement de se servir de la cérémonie du Mont-Valérien comme caisse de résonance politique. Du coup, sans écho dans la grande presse et en l'absence des pouvoirs publics, la commémoration prend un caractère privé et confidentiel, celui d'une « fête de famille », celle de l'Ordre et des associations de résistants hors celle de la mouvance communiste.

Après la fondation de la Ve république, la cérémonie s'officialise, notamment à partir de l'inauguration du « Mémorial de la France combattante » du Mont-Valérien (1960). Par celui-ci, qui associe à la Croix de Lorraine à l'ensemble des morts de 39-45 (campagnes de France incluses, et non les seuls Français libres et résistants) la cérémonie prend l'allure d'une célébration de la naissance du lien entre de Gaulle et la Nation. Mais le chef de l'Etat refuse de la transformer en fête nationale et de transférer l'organisation de la cérémonie au Ministère des Anciens combattants. Comme le remarque avec une grande finesse Sudhir Hazareesingh, ce maintien d'une cérémonie courte et silencieuse peut s'interpréter à plusieurs niveaux. En premier lieu, le silence permet au Général d'éviter de se prononcer avec précision sur la portée du « sursaut national collectif »  survenu entre 1940 et 1944 et sur la contribution des uns et des autres à la Libération,  interdisant ainsi par là même la captation de la mémoire du Mont-Valérien par les communistes (qui y avaient organisé la première cérémonie, en septembre 1944). Par ailleurs cette prudence est à mettre en relation avec le relatif conservatisme mémoriel de De Gaulle : la panthéonisation de Jean Moulin en 1964 est finalement sa seule initiative notable.  C'est sans doute, en profondeur, l'indice qu'il est intimement conscient de la fragilité du consensus national et de la difficulté récurrente, en France, pour les régimes nés de mouvements insurrectionnels de fixer une représentation mémorielle de leur acte fondateur.  Enfin, ce rituel est plus proche des pratiques républicaines que de toute autre tradition politique française : il se distingue du triomphalisme outrancier des fêtes napoléoniennes et la place que le Général y occupe n'est en rien celle d'un monarque : le  « premier des Résistants » est, pour quelques minutes l'égal des autres, celui qui au nom des vivants salue les morts.  « Le 18 juin est une affaire dans laquelle je me regarde en même temps que tous les autres » (lettre au général Boudhors, 27 juin 1950). 

Cette analyse nous semble la mieux à même de rendre compte du fait qu'après le départ du Général, la cérémonie ait réussi progressivement sa « nationalisation » et que les présidents de la République successifs l'aient perpétuée malgré leur peu d'enthousiasme personnel. L'étape décisive est sans doute le 18 juin 1973 : le président Pompidou, après des années de présence discrète à cause des  soupçons sur sa politique mémorielle (cf. la grâce accordée au milicien Touvier), accepte de rentrer dans la crypte comme de Gaulle à l'invitation du Chancelier de l'Ordre. Symboliquement, le président de la République assume ainsi la succession du chef de la France combattante. Dès lors, la cérémonie devient intouchable :Valéry Giscard d'Estaing, qui veut l'instrumentaliser en 1980 en prononçant un discours apte à capter l'électorat gaulliste avant la présidentielle, doit battre en retraite et respecter le cérémonial.

La « nationalisation » de la commémoration franchit une dernière étape sous la présidence de François Mitterrand : l'unanimisme qu'acquiert alors la figure de De Gaulle retentit sur la popularisation des commémorations locales du 18 juin. Rémi Dalisson, s'appuyant sur un corpus de 185 cérémonies dans la France entière, relève que 80% d'entre elles datent d'après le départ de De Gaulle en 1969, 50% se situant précisément entre 1981 et 1994.  Malgré cet essor spectaculaire, le « 18 juin au village », non férié, n'a cependant jamais acquis le caractère d'une véritable fête populaire à l'égal des fêtes nationales et reste étroitement dépendant de la participation des établissements scolaires.

Au total,  ce statut intermédiaire du 18 juin dans le calendrier festif national, qui apparaît voulu par de Gaulle lui-même, interroge l'interprétation, proposée par plusieurs communicants comme allant de soi, de l'anniversaire du 18 juin, comme vecteur du « mythe résistancialiste » ou de la « mythologie gaullienne de la Résistance » Plusieurs remarques peuvent être faites à ce sujet:

•·         On manque encore à ce jour d'études systématiques des discours de De Gaulle, des gaullistes - et de leur réception - qui permettent d'appréhender la portée réelle de ce « mythe ».  En tout état de cause, la parole gaullienne semble avoir véhiculé non pas le mythe des « Français tous résistants », mais d'une « France d'esprit résistant » , notion non seulement plus restrictive mais aussi beaucoup plus ambiguë étant donné la distinction entre France et Français souvent opérée par le Général - au point de constituer un des plus constants reproches de ses adversaires politiques.  Concernant la commémoration du 18 juin, les mots des discours de guerre de De Gaulle lui-même évoquant l'écho croissant de l'Appel (« rassemblement des âmes », « rassemblement national ») sont tout aussi chargés d'ambiguïté : à l'époque, ils peuvent simplement s'interpréter comme la nécessité de l'unité entre toutes les tendances de la Nation, laissant dans l'ombre leur mode de représentation. La cérémonie du Mont-Valérien elle-même perpétuera une ambivalence fondamentale : les morts honorés symbolisent certes toute la Nation, mais l'instance organisatrice (l'Ordre de la Libération) renvoie à une logique élitiste.

•·         L'efficacité sur l'opinion d'un « mythe » porté par un homme constamment (et violemment) contesté comme opposant puis comme chef d'Etat a très peu été analysée - comme si l'unanimisme gaullien des vingt dernières années valait pour la période 1945-1970. Le faible nombre des cérémonies  locales du 18 juin du vivant même du Général invite plutôt à chercher ailleurs des traces de la capacité du « mythe » à s'implanter alors dans l'opinion française à travers la commémoration - par exemple du côté des anniversaires de la libération des villes. 

•·         Surtout, la genèse et la subsistance éventuelle du « mythe » ne saurait être attribuée au seul de Gaulle. De même que le fameux discours sur « Paris libéré » du 25 août 1944 fait écho à deux allocutions radiophoniques de Bidault et Parodi pendant l'insurrection parisienne, l'anniversaire du 18 juin n'est, dès l'origine, nullement la propriété du Général. La première commémoration du 18 juin, à Londres en 1941,  est l'initiative des Français libres en l'absence de leur chef (alors au Levant). Comme le signale Jean-François Muracciole, c'est le résistant Pierre Brossolette qui, dès le 18 juin 1943, dans un discours prononcé à Londres, donne à l'anniversaire de l'Appel  le sens d'un hommage aux morts (de la France libre et de la Résistance). Le 18 juin 1945, alors que de Gaulle a refusé toute manifestation dédiée à la Résistance, c'est l'Aube, journal du MRP, qui prend l'initiative d'organiser une « veillée de la Résistance » : un gala à l'Opéra au profit des familles des résistants tués et des déportés. Comme pour les périodes suivantes (RPF, république gaullienne, après de Gaulle), il manque une analyse des discours prononcés par les acteurs de ces commémorations locales.

•·         Dans les années récentes, enfin, la commémoration locale du 18 juin apparaît susceptible d'actualisations (hommage aux soldats coloniaux) ou de contestations (résurgence de la mémoire communiste, concurrence revendiquée de l'anniversaire de la rafle du Vél d'Hiv, ettc) qui montrent le contraire d'un désintérêt, mais la pluralité persistante des interprétations de l'événement même, reflétant la difficulté encore actuelle d'un récit national sur le sens de l'événement.

Dès lors, et en l'absence de toute étude précise de la constitution, des métamorphoses et de la réception du « mythe » après-guerre,  c'est dans les communications consacrées à la période de la guerre que l'on trouvera les pistes les plus fructueuses du colloque.  Examinant la presse clandestine, Guy Kvivopissko relève la façon dont, en 1943-1944, la référence à l'Appel déborde largement de la date-anniversaire, contribuant puissamment à transformer de Gaulle en « l'homme du 18 juin ». Les résistants eux-mêmes contribuent  à la naissance du mythe d'une résistance intérieure née avec l'Appel et par l'Appel ; les premiers récits inventés (quoique sincères) sur l'audition de l'Appel commencent d'ailleurs à apparaître et, avec eux, la confusion entre celui-ci et le texte de l'affiche de l'été 1940 (la France a perdu une bataille... » ). Ces allusions renvoient souvent à l'acceptation de l'unification de la Résistance sous l'égide du Général car une des fonctions évidentes de la référence au 18 juin est alors d'asseoir la légitimité de De Gaulle sur un critère fondamental pour les Résistants : l'antériorité. 

Plus radicalement encore, la contribution de Pierre Laborie examine comment l'Appel prédétermine sa réutilisation dans un récit légendaire - phénomène au demeurant non pas exceptionnel mais au contraire typique de la Résistance en général, dont certains responsables et certaines actions  ont acquis, à l'époque, cette dimension légendaire dans les récits des résistants eux-mêmes. Par légendaire, il faut entendre non pas un récit mystificateur, mais la façon dont ce qui est raconté est chargé d'une dimension d'exemplarité et acquiert une fonction explicative de l'expérience extrême vécue par le narrateur lui-même : ce légendaire-là est une des conditions de possibilité essentielles du développement de la Résistance, et participe de la constitution de son identité, en tant qu'elle est un engagement au risque de la mort. De ce légendaire résistant, l'Appel possède déjà, selon P. Laborie,  cinq traits fondamentaux : l'oralité du récit et de sa transmission, le dépassement de la vie banale et l'entrée dans le sublime, le refus de la fatalité par la projection dans un futur chargé d'une espérance collective, l'exceptionnalité de la situation (un quasi-inconnu osant la transgression)  et de la médiation (un message connu indirectement le plus souvent), la singularité de l'événement identifiée à l'idée même de Résistance.

En repartant ainsi de la période de la guerre, ce colloque aura permis ainsi dégager plusieurs pistes fructueuses : ce qui fait que l'Appel, bien au-delà des destinataires explicites auxquels il s'adresse (les militaires et les ouvriers de l'armement) est bien un événement dans lequel tous les résistants pourront se reconnaître ; ce qui fait des résistants eux-mêmes les porteurs du légendaire du 18 juin ; ce qui fait, enfin, de l'Appel, à l'image de la Résistance toute entière un événement dont les métamorphoses en « mythe » après 1945 ne peuvent s'examiner qu'en tenant compte de cette dimension légendaire inhérente au phénomène lui-même. ,

Bruno Leroux

 

[1] « Mémoire du 18 juin 1940 » in Institut Charles de Gaulle, De Gaulle en son siècle, tome 1 : Dans la mémoire des hommes et des peuples, Paris, Plon, 1991, p. 549-564.