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Jours de guerre. Ma vie sous l'occupation


Berthe Auroy
Paris, Edition Bayard, 2008, 431 pages

Présenté et annoté par Anne-Marie Pathé et Dominique Veillon, qui ont retenu un peu plus des deux tiers du manuscrit original, ce journal inédit d'une institutrice à la retraite dans le XVIIIe arrondissement parisien fait partie de ces témoignages précieux, indispensables pour  compléter les travaux des historiens et aider le lecteur d'aujourd'hui à pénétrer l'univers mental des Français sous l'Occupation.  Il se compose jusqu'en novembre 1942 de cahiers remplis le plus souvent mensuellement, et pour la période postérieure d'un manuscrit rédigé en  novembre 1944 à partir de bouts de papiers griffonnés sur le moment puis cachés par sécurité. 

Le point de vue qu'elle exprime n'est pas celui d'une intellectuelle, mais d'une femme qui revient régulièrement sur les difficultés du quotidien (le froid, la faim), tout simplement parce qu'elles sont au premier plan pour quelqu'un de sa condition, tout en ayant conscience des risques moraux que cette obsession fait courir : « Tout est compliqué, mesquin, sordide » note-t-elle à propos du manque de savon et d'eau chaude.                Mais les pénuries la maintiennent en éveil devant le ridicule de la propagande officielle. Elle ironise devant les « fêtes » proposées aux Parisiens : retour des cendres de l'Aiglon (« Moins de cendres et plus de charbon ! », revendiquaient alors certains), Saint-Charlemagne, anniversaire de Pétain... Elle se fait l'écho de la floraison de « bobards » qui circulent, pour s'en détacher : après les premiers attentats communistes, les Allemands menaceraient de couper le gaz, l'électricité, empoisonneraient les puits !

Ne laissant apparaître aucun militantisme en politique, elle manifeste cependant des opinions fondées sur un patriotisme sentimental. Elle avoue avoir été émue par le discours de Pétain le 17 juin 1940, mais très vite, c'est à la propagande de la collaboration qu'elle réagit d'abord. Elle la trouve grossière et affirme son dégoût de Radio-Paris et de la presse autorisée, qu'elle lit pour les informations données sur le ravitaillement, et fustige le retour du « traître » Laval au printemps 1942. Elle observe le silence des voyageurs du métro, attroupés devant une affiche antisémite - silence évidemment désapprobateur, juge-t-elle, puisqu'il contraste avec le bagout habituel des « Parigots » avant-guerre. Il est vrai qu'elle montre une grande sensibilité à l'égard du sort des Juifs, la célibataire qu'elle est ayant comme seconde famille les Isserlis, des juifs russes naturalisés. Leur fille Tamara est arrêtée pour port de ruban tricolore sous son étoile jaune et déportée ; c'est à la Libération qu'ils apprendront sa mort à Auschwitz.

La Résistance est un monde souterrain, étranger pour elle, dont elle ne comprend pas vraiment les manifestations collectives. En 1941, elle juge que la campagne des V « fut, je crois, surtout un amusement pour les gosses » et parle, de même, des «petits jeux [...] plutôt enfantins » que la BBC propose pour le 11 mai 1941.  En août 1944,  elle s'interroge sur les raisons de l'insurrection parisienne alors que les Allemands vont partir, un de ses voisins lui expliquant alors  que « le peuple de Paris veut, par son attitude, racheter la défaite de 1940 ». On aurait tort d'y voir de l'indifférence : elle admire visiblement ceux qu'elle découvre à la Libération engagés dans les FFI ou « l'armée dissidente ». Mais son éloge est bien plus éloquent lorsqu'elle parle de la façon dont son ami le musicien Maurice Maréchal (« un grand patriote ») a hébergé certains  de ses jeunes élèves requis par le STO. Son univers mental la porte avant tout vers l'entraide individuelle et la compassion envers toutes les victimes de ces années sombres,  les « déportés » du STO, ses  voisins  victimes des bombardements alliés qu'elle décrit longuement, les déportés concentrationnaires dont elle découvre le sort à  leur retour et par ses voisins et amis qui ont eu un des leurs arrêtés.

Au total, voici une facette de plus au kaléidoscope des perceptions de Paris sous l'occupation que de nombreux écrits intimes déjà publiés donnent envie de constituer :  ceux, entre autres, de l'adolescente Micheline Bood, du policier Georges Ballyot, de l'intellectuel polonais Andrzej Bobkowski, du coiffeur juif roumain  Albert Grunberg.

Bruno Leroux