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La Gestapo en Moselle


Cdric Neveu
Metz, Edition Serpenoise, 2012, 303 pages

Cette étude est une double nouveauté :  première monographie sur un des services régionaux de la Sipo-SD dans la France occupée par Hitler, elle est aussi la première synthèse sur la répression des oppositions dans un des trois départements français annexés de fait au Reich à l'été 40. Car, dans la Moselle dotée comme l'Alsace d'un Gauleiter, la Sipo-SD joue un rôle central pendant toute la période dans le dispositif répressif,  au contraire du Nord-Pas-de-Calais (rattaché au commandement militaire allemand de Bruxelles) où elle reste l'auxiliaire des militaires jusqu'en 1944, et du reste de la zone occupée où elle ne les supplante qu'au deuxième semestre 1942.

L'enjeu de l'annexion fait que l'effectif de la Sipo-SD détaché en Moselle (300 hommes) est proportionnellement bien plus important que dans le reste de la France ou en Allemagne même. Ses cadres sont très expérimentés : ils ont travaillé ensemble en Sarre, ou/et fondé la Sipo-SD dans les Sudètes après Munich, et certains, passés par l'Université, sont des spécialistes de l'organisation. Leur tâche est de favoriser la nazification du territoire en contrôlant la société mosellane (section II) et en réprimant les opposants organisés (section III), avec le soutien de la police d'ordre (Orpo)  et surtout de plusieurs services de renseignement (SD intérieur : rapports sur la société mosellane ; SD-extérieur et N-Referat : contre-espionnage et rapports sur les opposants).

A leurs côtés la Kripo (police criminelle) est chargée d'arrêter les criminels de droit commun (23,6% des personnes arrêtées), mais aussi, à partir de 1942, d'exécuter les mesures prévues contre les éléments « asociaux » en vertu du code pénal allemand, ce qui dans l'idéologie nazie désigne aussi bien les criminels récidivistes que  les vagabonds,  les prostituées, les tziganes et les homosexuels. Ces derniers, contrairement à ce qui a été parfois affirmé, n'apparaissent pas comme une cible prioritaire (6 sur les 135 « asociaux » déportés).

La priorité de la Sipo-SD, à son arrivée, est d'épurer la Moselle d'un maximum d'éléments francophiles ou inassimilables : 202 personnes sont arrêtées pour des faits antérieurs à juin 40 et surtout, près de 90 000 personnes sont expulsées. D'abord les Juifs, en même temps que des Nord-Africains et des Français de l'intérieur (fonctionnaires, notamment). Mais l'immense majorité est très vite constituée des Mosellans jugés francophiles ou potentiellement opposants : membres d'associations patriotiques comme le Souvenir français, militants communistes et syndicalistes, 50 % des membres du clergé catholique....

Ces départs, auxquels s'ajoutent la mobilisation des jeunes mosellans dans les usines du Reich en 1941, puis dans la Wehrmacht en 42 sont compensés par l'arrivée de dizaines de milliers de travailleurs, répartis dans 112 camps surveillés par une police des usines aux effectifs fournis (2500 h). La moitié sont réservés à des slaves requis de force (polonais, soviétiques et autres), considérés comme racialement inférieurs. Ils sont donc distingués par un marquage sur leur vêtement, soigneusement isolés et leurs infractions ou actes d'opposition (du vol à la fuite dans un maquis) feront tous l'objet d'une répression spécialement dure, qu'il s'agisse du recours préférentiel à l'envoi direct en camp de concentration, ou la pratique des exécutions sommaires dans l'été 1944.

La répression des activités de la résistance mosellane et, au-delà,  des manifestations d'opposition à la germanisation, obéit à deux impulsions successives. Jusqu'en 1942, elle entend prendre en compte le délai d'adaptation nécessaire pour que la population accepte son intégration au Reich : elle affiche des formes légales et judiciaires, ce qui se traduit par des déférements devant un tribunal local aux condamnations relativement mesurées, tant dans le cas de manifestations francophiles qu'à l'égard des filières d'aides aux PGs français.

Mais le contexte de la « guerre totale » à partir de 1943 amène la Sipo-SD à durcir radicalement les procédures, avec des cadres et structures renouvelées, dont un commando spécialisé, à l'été 1944, dans la lutte contre les « bandes ». La Gestapo use en particulier de l'envoi direct en camp de concentration  pour certaines catégories : les résistants jugés les plus dangereux (en particulier la quasi-totalité des communistes), mais aussi des centaines de complices de l'insoumission à l'enrôlement dans la Wehrmacht, qu'il s'agisse de filières organisées ou de proches des réfractaires  et des déserteurs. Près de 9000 personnes sont aussi transplantées de force dans le Reich. Ce durcissement garde cependant un versant judiciaire : les déserteurs eux-mêmes sont traduits devant la justice militaire, parfois leurs sympathisants se retrouvent devant le Tribunal du Peuple de Berlin, lequel n'en prononce pas moins des peines capitales pour de simples incitations verbales à la désertion (p. 78).

La Moselle permet ainsi de vérifier, après la thèse de Laurent Thiery sur le Nord-Pas de Calais, les réelles spécificités de la répression dans chacune des zones de la France occupée. Dans le Nord « rattaché », la violence de la répression lors de certains pics chronologiques (grève des mineurs de 1941, pression de la résistance à partir de la fin 1943)  a coexisté avec la volonté constante des tribunaux de la Wehrmacht de moduler leurs peines, non par humanisme mais pour ne pas trop s'aliéner une population destinée dans un futur plus ou moins lointain à être liée au Reich[1].

Ces contradictions se retrouvent encore plus exacerbées chez la Sipo-SD opérant en Moselle, d'ores et déjà intégrée dans le Gau Westmark avec le Sarre-Palatinat : les procédures judicaires devant le tribunal spécial de Metz y incarnent la volonté de ménager la population pendant une phase transitoire de l'annexion, à quoi s'opposent tant les expulsions massives de 1940 que le contexte de la guerre totale qui conduit à appliquer dans toute sa rigueur la notion de « trahison » envers le Reich pour tout refus des Mosellans de contribuer à l'effort de guerre. Ce qui n'empêche pas la répression exercée envers les Mosellans dans ce cadre d'être surpassée en violence par le traitement infligé aux « sous-hommes » que  sont les travailleurs slaves  évadés.

Bruno Leroux

[1] La répression allemande dans le Nord de la France 1940-1944, Presses du Septentrion, 2013.