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Denise VERNAY-JACOB


(1924-2013)
dite Miarka ou Annie
Mouvement Franc-Tireur
Portrait de Denise Vernay en 1944.
DR
Portrait de Denise Vernay en 1944.
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Comment évoquer la personnalité lumineuse de cette femme magnifique quasi inconnue du grand public? La modestie et le courage sont ses qualités primordiales ; elle en possédait bien d'autres...Engagée dans la Résistance en 1943, à 19 ans, elle en est une figure emblématique dont les motivations majeures étaient simplement : « patriotisme et civisme ».

Je l'ai connue par et à travers mon époux Georges Guidollet (« Ostier ») disparu la même année qu'elle (2013). Un terrible courage lié aux évènements vécus ensemble ne les avait jamais quittés.

Denise Jacob (qui prendra le nom de « Vernay » par son mariage après la guerre avec Alain Vernay, journaliste), était appelée  « Miarka » ou «Annie » par les Résistants et amis. C'étaient les faux noms qu'elle avait choisis pour conserver son anonymat  lorsqu' elle était entrée dans la Résistance. « Miarka » était le « totem » qui lui avait été donné, un peu plus tôt, lorsqu'elle était devenue membre du mouvement scout des « éclaireuses » à Lyon. «Annie » était le nom sous lequel elle était connue comme agent de liaison au service des Mouvements Unis de Résistance représentés en Haute-Savoie par Georges Guidollet (« Ostier »).

Elle était une sœur pour moi. Je la retrouvais souvent chez elle à l'occasion de mes déplacements à Paris lorsque je siégeais au Conseil national des Universités  et nous passions de longues soirées à bavarder de nos parents, de nos enfants, de nos  vies actuelles et de leurs perspectives, dans une ambiance calme et chaleureuse.  Il  n'était presque jamais question de son passé valeureux.  Elle parlait peu de ce qu'elle avait vécu et a toujours exigé, de tous ceux qui l'entouraient, la plus grande discrétion. Car elle était d'une humilité et d'une réserve sans pareil.

Aujourd'hui, je pense qu'il est de mon devoir  de rompre, au moins en partie, le silence qu'elle entretenait autour d'elle. Je livre ici seulement quelques événements marquants  que j'ai pu découvrir à l'occasion de nos rencontres et ce que j'ai su d'elle par celui qui utilisait ses services dans la clandestinité en 1944 et qui deviendra plus tard mon mari, me donnant ainsi l'occasion de faire sa connaissance : Georges Guidollet, dit « Ostier ». Nous avions chaque année des réunions du mouvement "Franc-tireur" sous le patronage de Jean Pierre Lévy, qui se déroulaient au Sénat et où très peu des participants égrainaient leurs souvenirs. Le 19 aout 1994, nous avons fêté ensemble à Annecy le 50ème anniversaire de la libération de la Haute-Savoie, invités ainsi que beaucoup d'anciens résistants par Bernard Bosson, alors maire d'Annecy : ce furent d'émouvantes retrouvailles et un échange de souvenirs pour nous tous. Miarka nous a quittés dix-neuf ans plus tard aussi discrètement qu'elle avait vécu. C'est à peine si l'on a rappelé qu'elle était la sœur de celle qui, devenue « Simone Veil », a joué le rôle que l'on sait sur la scène politique française.

Pour le grand public, la vie de Miarka reste inconnue. Très peu de personnes savaient qui elle était, tant elle est restée discrète sur la résistante qu'elle avait été. Il convient de redonner toute sa place à cette femme exceptionnelle. Dans le monde des anciens résistants et déportés, elle occupait une position particulière. Elle a veillé jusqu'au bout à entretenir le souvenir de ses camarades disparues. Membre actif de l'Association Nationale des Anciennes Déportées et Internées de la Résistance, puis de celle de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation en collaboration avec Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Marie-José Chombart de Lauwe ou Annie Postel-Vinay. Ces femmes ont été des témoins inlassables et rigoureux de ces périodes tragiques pour perpétuer la mémoire de la Résistance à toutes les formes d'oppression.

Aux côtés de l'ethnologue Germaine Tillion, elle a participé aux  recherches portant sur l'histoire du camp de Ravensbrück où elles s'étaient connues.

Sa famille, son éducation

Denise Vernay-Jacob était née le 21 juin 1924 à Paris.

Son père, né à Paris en 1890,  avait épousé Yvonne Steinmetz, qui avait 11 ans de moins, en 1922. Ses ancêtres étaient artisans en 1870, son grand-père était comptable à la Compagnie parisienne du gaz. Ses parents étaient d'origine juive mais sans lien particulier avec leur religion d'origine.

En 1922 nait Madeleine surnommée « Milou », en 1924 Denise, Jean voit le jour en 1925 et Simone (qui sera connue sous son nom d'épouse : Simone Veil) en 1927.

La famille quitte Paris en 1924 pour s'installer à Nice.

Le père était architecte et la mère avait abandonné ses études de chimie qui la passionnaient pour se consacrer à sa famille et à sa maison. Les affaires du père avaient pris à Nice un essor prometteur mais qui ne fut pas durable : dès 1932, ils durent quitter leur villa pour un appartement plus modeste. Au  moment de la guerre, les enfants furent mis en sécurité à Toulouse chez un oncle et  regagnèrent Nice fin juin 1940. Le 9 septembre, la Gestapo s'installe à Nice. Le nouveau « statut des Juifs » décrété par Vichy prive alors le père du droit d'exercer son métier. La pénurie s'installe. Les trois sœurs étaient parfaitement soudées : Denise donne des leçons particulières de mathématiques pour aider la famille. A la rentrée scolaire de 1940, elle entre en première au lycée à Nice. En 1941, à 17 ans, Denise apportait au lycée des nouvelles diffusées par la radio anglaise : premier acte de résistance. Elle est alors élève de terminale en classe de mathématiques élémentaires. Comme le montre une photo de l'époque, c'était une jeune fille blonde rayonnante de beauté. En juillet-août 1942 les rafles pour arrêter les étrangers juifs s'intensifient. Au début de septembre 1943 Denise participe à un camp de cheftaines  au sein du mouvement scout des Eclaireuses. Elle suit le conseil de son père  de ne pas retourner à Nice dans sa famille : elle rejoint une amie cheftaine dans l'Isère.

Parcours de résistante

En cet automne 1943, à 19 ans, Denise, qui a reçu chez les éclaireuses le nom totémique de « Miarka », est accueillie d'abord chez cette camarade à Saint-Marcellin en Isère et rencontre un ami qui lui propose de se rendre à Lyon en tant qu'agent de liaison de la Résistance. Dès lors, elle plonge dans la clandestinité et devient sous le nom de « Miarka » agent de liaison du mouvement Franc-tireur. A bicyclette, elle glisse du courrier clandestin dans les boites aux lettres. En février 44, elle est depuis 7 mois à Lyon et on lui conseille, par prudence, de quitter cette ville : le 18 mars 1944,  elle retourne à Nice où elle retrouve ses parents pour les 21 ans de sa sœur Madeleine. Ce fut sa dernière réunion de famille, car  son père, sa mère, son frère et ses deux sœurs seront arrêtés, parce que juifs, dix jours plus tard et dirigés sur Drancy puis Auschwitz-Birkenau. Miarka revient à Lyon et se met entièrement au service du mouvement « Franc-tireur ».

À l'origine de ce mouvement, né à Lyon en 1941, se trouvent de petits cercles d'hommes venus d'horizons divers qui, peu à peu, se rejoignent pour former, dès novembre 1940, une équipe qui s'intitule d'abord « France-Liberté ». Jean-Pierre Lévy arrivé à Lyon fin 1940 crée un journal clandestin autour duquel se greffe le mouvement de résistance  qui  va prendre le nom de « Franc-tireur » en décembre 1941  et devient l'un des trois grands de la zone sud : Franc-tireur, Combat et Libération qui, à leur tour, fusionnent pour former les Mouvements Unis de Résistance (les MUR) appelés à coordonner la Résistance de toute la région.  La direction régionale des MUR  avait besoin d'un agent de liaison à Annecy pour la Haute-Savoie : « Miarka », dont le nom de guerre lyonnais devient « Annie », se porte volontaire  pour  cette mission au printemps 1944.

Or, c'est la période où la Résistance Haut-Savoyarde doit reconstituer ses forces après les tragiques événements du Plateau des Glières que les maquisards ont été forcés d'abandonner devant l'attaque, le 26 mars, de la 157è division de la Wehrmacht appuyée par les forces de Vichy. À Annecy, Georges Guidollet (Ostier) est chargé  depuis le mois de janvier, de maintenir les contacts avec la direction régionale des MUR. Par ailleurs, le représentant de la France Libre en Haute-Savoie, au moment des événements des Glières,  Jean Rosenthal (Cantinier), vient d'aller à Londres  pour à la fois rendre compte de la situation et demander de nouveaux parachutages d'armes. Le 7 juin, il revient en France  et il est déposé avec du matériel, en Saône et Loire,  près de Saint-Bonnet-de-Joux, accompagné  notamment de l'Américain Léon Ball (Niveau). Les hommes rejoignent leurs destinations respectives mais laissent provisoirement leur matériel sur place (2 postes émetteurs et leurs 8 accus, des vêtements militaires, un revolver, des lunettes blanches qui évitaient d'être reconnu, du cyanure et de l'argent).

C'est ce matériel que Miarka-Annie va devoir récupérer et rapporter en Haute-Savoie.

Ce que furent son arrestation et ses suites, Georges Guidollet-Ostier l'a relaté dans une note du 28 décembre 1987 dont voici l'intégralité:

« Au retour d'une mission à Londres, Jean Rosenthal (Cantinier) fut parachuté début juin 1944 en compagnie de Léon Ball (Niveau) commandant de l'armée américaine chargé de se rendre en Haute- Savoie auprès des Forces Françaises de l'Intérieur (F.F.I.),  à proximité de Saint-Bonnet-de-Joux. Denise Jacob (Miarka, pseudonyme lorsqu'elle était à Lyon, puis Annie en Haute-Savoie), collaboratrice de Georges Guidollet (Jean Paul ou Ostier), accepta de se rendre en Saône-et-Loire en vue de rapporter en Haute-Savoie les objets clandestins de valeur déposés par Cantinier et Niveau auprès de la mission militaire des opérations de parachutage.

Le 17 juin 1944, Denise Jacob, après un parcours Annecy-Lyon-Macon en vélo trouve à Mâcon un taxi pour la conduire  au bureau de poste de Donzy-le-National (Saône- et-Loire) centre de liaison habituel  avec  le maquis. Cette mission se révèle inefficace, le fils du postier, Monsieur Lavigne, venant d'être exécuté par les Allemands.

Le 18 juin 1944, après un voyage retour éclair à Lyon pour y obtenir d'autres consignes, Denise Jacob se rend à nouveau en taxi en Saône-et-Loire, dans un hôtel de Brancion, poste de commandement de l'Armée Secrète du département. En compagnie du chauffeur, elle tombe sur un barrage du maquis, est conduite ensuite à Donzy-le-National auprès de Claude Rochat (Guillaume) responsable départemental des F.F.I. (voir à ce sujet son livre « Les compagnons de l'Espoir" page 141). L'objet de la mission ayant été reconnu, sont remis à Denise Jacob 2 postes émetteurs, 8 accus, environ 400.000 francs, des tenues militaires, différents objets tels que: cyanure, lunettes à verre blanc servant à masquer le visage.

 

Le 19 juin 1944, Denise Jacob utilise le même chauffeur pour revenir à Annecy, mais arrêtée par les Allemands entre Bourgoin et la Tour-du-Pin, elle est interrogée le même jour par la Gestapo, place Bellecour à Lyon » (ce qui veut dire qu'elle a été soumise à la torture, notamment le supplice de la « baignoire »).

Annie  est alors internée à Montluc  du 20 au 30 juin 1944.

La déportation

Prisonnière ensuite  à Romainville du  4 au 14 juillet, Annie  est déportée  au camp de Neue-Bremm du 15 au 25 juillet 1944,  puis transférée à Ravensbrück le 26 juillet 1944, immatriculée dans le convoi des 46800.  Elle y restera, dans les conditions que l'on sait, jusqu'au 2 mars 1945. Elle est alors expédiée à Mauthausen avec 2.000 femmes destinées à être exterminées, dans un convoi de déportées "nuit et brouillard" (« N N»)  où se trouvaient des gitanes.  Le 21 avril 1945 une délégation de la Croix-Rouge internationale arrive au camp de Mauthausen pour tenter d'extraire du camp toutes les déportées. Le responsable SS  les laisse partir. Les camions blancs de la Croix-Rouge  les conduisent en Suisse à Saint-Gall où elles sont hébergées. Puis  elles sont dirigées vers la Haute-Savoie via Genève et Annemasse. Annie arrive ainsi à Annecy au moment où la guerre se termine.

Dans cette ville qui avait été le point de départ de son odyssée, celle qui est connue sous le nom d'Annie, est accueillie par Adrien Galliot qui avait été le responsable de Résistance Fer et elle est conduite à la préfecture où elle retrouve Jean Massendès, nouveau secrétaire général, et son épouse Odette qui lui font un accueil « merveilleux » ainsi qu'elle le rapporte. Elle rencontre Poupée Fournier, agent de liaison de l'AS, qui aurait dû aller chercher le matériel en Saône et Loire mais qui, prise par une autre mission,  avait dû  se faire remplacer par Annie qui s'était aussitôt portée volontaire. Elle est hébergée quelque temps  à  l'hôtel  Impérial au bord du lac, réquisitionné pour accueillir les anciens déportés. Ses amis annéciens lui proposent de l'aider à rentrer à Paris. Mais, ne sachant pas où aller, elle rejoint Lyon-Limonest  d'abord chez des amis puis chez un oncle et une tante où  elle retrouve une famille en grand deuil, ravagée par la guerre.  Elle apprend que ses deux sœurs sont rentrées d'Auschwitz via Bergen-Belsen dans un état de santé épouvantable après avoir contracté le typhus. Sa mère, son père et son frère de 19 ans sont décédés au camp.

Pour elle, ce fut alors le retour à la vie dans une indifférence quasi-totale. Sa séparation avec ses camarades de camp ne fut pas facile.

Denise Vernay-Jacob a raconté ses souvenirs de la tragédie vécue au titre de la Résistance dans un témoignage recueilli par Aleth et Pierre Kerleroux le 16 septembre 2010 : "une jeune résistante face à la répression", paru dans le numéro 413 (janvier-février 2011) d'Historiens et Géographes.

Annie, sous la torture, n'a jamais livré de noms, alors que la vie de plusieurs résistants était entre ses mains, dont le chef politique régional de la Résistance (Ostier) qui avait tellement foi en elle que  ni sa boite aux lettres ni son surnom n'ont été changés, ce qu'il aurait dû faire en toute prudence, était ce de l'inconscience? Tous avaient la conviction qu'elle ne parlerait pas.

Debout face à l'abomination

Nul besoin de commentaires sur le courage sans failles de Denise Jacob. On trouvera  le récit des faits dans  l'article  écrit le 23 août 1947  dans la revue Franc-tireur, "Voilà ce que fut la vie clandestine...Quand j'étais aux mains des bourreaux" ou elle livre son poignant témoignage. Un autre témoignage recueilli  par Dona Rodrigue est consultable sur le site : http://deniseVernay. Journal de vie.fr/mémorial/biographies, sous le titre "les sanglots longs des violons..."

Comment se reconstruire malgré tout

La famille, aussi bien que le travail, l'ont aidée à se réintégrer : "le souvenir nous aide à vivre" déclare-t-elle dans un article paru dans "Voix et Visages" (n°57, juin 57). Denise a pu se créer une famille, avoir des enfants et, pour ceux qui ne connaissaient pas son histoire, elle est devenue simplement « Madame Vernay ». Mais elle fut, parmi d'autres, à l'origine de la Fondation de la Mémoire de la Déportation en collaboration avec Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Marie-José Chombart de Lauwe ou Annie Postel-Vinay. Ces femmes ont été d'une fidélité inaltérable envers leurs camarades de déportation veillant jusqu'a la fin à entretenir des liens et le souvenir de leurs camarades disparues; elles ont été des témoins inlassables et rigoureux de ces périodes tragiques pour perpétuer la mémoire de la Résistance à toutes les formes d'oppression.

Épilogue

Au-delà des mots, la mémoire de tous ces sacrifices doit être ineffaçable. Que restera-t-il de ces actes de courage? Notre devoir est d'en transmettre la mémoire inlassablement ainsi que Denise Vernay-Jacob n'a cessé de le faire.

Qu'aurais-je fait à la place de Miarka? C'est également toute la question que se posent aujourd'hui les survivants de cette période ainsi que les plus jeunes. Ce fut pour moi une chance d'avoir rencontré cette femme délicieuse, elle aura été un fil conducteur dans ma vie, un accompagnement moral.

« L'élan bondit en nous et l'espoir nous emporte,

Et notre vieux jardin nous apparait encor

Malgré ses longs chemins jonchés de branches mortes,

Vivant et pur et clair et plein de lueurs d'or »

Emile Verhaeren.

Denise Vernay Jacob est décédée en 2013. Elle était commandeur de la Légion d'honneur, Grand-croix de l'ordre national du Mérite, titulaire de la Croix de guerre 1939-1945 avec palmes, et de la Médaille de la Résistance avec rosette.

Jeannine Guidollet

Lyon, novembre 2016

  

Sources

1- Georges Guidollet : note du 28 décembre 1987 (archives personnelles)

2- « Une jeune résistante face à la répression », entretien avec Denise Vernay réalisé par Aleth et Pierre Kerleroux : Historiens et géographes, numéro 413, janvier-février 2011, pages 27-31

3-« Voilà ce que fut la vie clandestine... Quand j'étais aux mains des bourreaux », revue Franc-tireur , par Denise Jacob (Miarka) ex-agent de  liaison de Franc-tireur, 23 aout 1946.